Comment protéger la Guyane tout en la détruisant ?

mardi 19 février 2008
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Comment protéger la Guyane tout en la détruisant ?

Les incohérences de Nicolas Sarkozy en Guyane.

A part Laurent Marot et Frédéric Farine, la plupart des journalistes auront préféré l’ actualité pipole des brouilles internes de l’ UMP à Neuilly aux décisions dramatiques pour l’ avenir de la Guyane, annoncées au même moment par Nicolas Sarkozy les 11 et 12 février.

La seule forêt tropicale du monde située administrativement à l’intérieur de l’ Union Européenne, donc la seule dépendant d’une des parties les plus riches du monde, et de ce fait, la seule qu’il serait facile de protéger sérieusement sur ses 8 millions d’hectares (la surface du Portugal) va être livrée aux entreprises minières assoiffées par un cours mondial de l’or passé en quelques années de 250 dollars à plus de 900 dollars l’once (33 grammes). Car l’interdiction faite au canadien IAMGOLD d’exploiter l’ or de la montagne de Kaw fin janvier dernier ne doit pas faire illusion. Sarkozy a déclaré à la Chambre de Commerce et d’ Industrie de Cayenne croire « en la filière aurifère ». <> Et de multiples aides sont annoncées au profit des chercheurs d’or. On sait que ces entreprises tirent l’essentiel de leurs bénéfices des chantiers clandestins qu’elles sous-traitent discrètement tout autour de la mine officielle. Entre le légal et l’illégal <> avait déclaré le commandant en chef de la gendarmerie en Guyane.

Il est enfin avoué que la promesse de faire un grand parc national en Guyane lors du Sommet de la Terre de Rio en 1992 était un mensonge : depuis, on n’avait que cartographié les ressources potentielles minières en donnant tous les crédits au B.R.G.M. (géologues), et aucun financement aux biologistes pour cartographier les richesses de la biodiversité. Odile Poncy, dans la revue du Museum JATBA, 1999, spécial Guyane -et co-auteur du rapport de janvier 2008 sur la biodiversité de la montagne de Kaw qui pèsera lourd pour mettre fin au projet de mine d’or géante dans le Parc Naturel Régional de Kaw- estimait qu’ on ne connaissait bien que 1% de cette immense forêt, une des plus intacte du monde, et la plus protégeable à long terme selon le World Ressources Institute de Washington, classant la forêt de Guyane en n°1 sur 140 pays possédant des forêts. Mais le Parc National créé en février 2007, annoncé comme faisant plus de 3 millions d’ hectares (donc en abandonnant les 5 autres millions d’ hectares de forêt, les plus précieux selon le botaniste Francis Hallé, situés dans le centre et le nord de ce département ! ) n’ en fait en réalité que 1,8 millions, le reste n’ étant que l’ « enveloppe potentielle maximale du parc » appelée zone de « libre adhésion » où il a été étrangement décidé d’ autoriser l’ exploitation aurifère : l’ orpaillage, et d’ ici 5 ans les communes diront si oui ou non elles acceptent d’ adhérer au parc pour telle ou telle zone « potentielle » . De plus, les 1,8 millions d’ ha. actuellement en zone coeur (centrale) du parc ont été au dernier moment éclatés en 3 morceaux séparés, sans prévenir le Collège des Scientifiques de la « Mission-Parc », si ce n’ est par le biais de cartes mensongères fournies par le directeur de la Diren comme le révèleront les ethnologues Pierre et Françoise Grenand, ce qui fait que la Réserve Naturelle des Nouragues se retrouve soudainement isolée. Créée en 1995, elle est déjà envahie par les chercheurs d’or. Comme d’ ailleurs le Parc National lui-même, mité de chantiers d’orpaillage même en zone coeur, tout autour de Camopi, et même loin dans le sud, vers Oscar (biologiste F. Catzéflis, comm.pers.) . Sarkozy annonce qu’on va enfin corriger l’erreur de 1992 et financer pour la première fois l’inventaire et la cartographie de la faune et de la flore.

Ce qui devrait logiquement aboutir à la protection de toute cette forêt. Les 220 000 habitants du département Guyane qui n’occupent qu’ une partie du littoral auraient largement assez de place avec 500 000 ha sur cette frange littorale lorsque l’ on sait que les 800 000 hab. des Antilles disposent de 250 000 hectares. Un Parc National de 8 millions d’hectares, ce ne serait pas « mettre la Guyane sous cloche », mais promouvoir le « développement durable » cher à Sarkozy, puisqu’ autour d’une nature intégralement protégée, les activités éco-touristiques deviendraient une ressource sûre à long terme, alors que l’extraction minière est, elle, par définition, non durable car toute mine est vouée à l’épuisement. Et les cicatrices de ces mines seront difficiles à effacer dans le fragile milieu tropical !

La nature guyanaise a du souci à se faire car en plus des mines d’or légales qui seront encouragées, comme si malgré la catastrophe d’ Omaï en Guyana ex britannique en 1995, on faisait croire que le cyanure (légal) était moins polluant que le mercure (illégal depuis seulement janvier 2006), et comme s’ il était possible d’ inventer des mines d’ or « écologiques » (une idée étrange du WWF !) qui ne transformeraient pas les rivières en torrents de boues, et ne multiplieraient pas les clairières déboisées, ou la présence, partout de chasseurs massacrant la faune pour approvisionner les chercheurs d’or en nourriture, en plus de cela, Sarkozy annonce que la forêt servira de combustible pour faire fonctionner 3 usines productrices d’ électricité (au lieu d’ interdire l’ usage des climatiseurs et d’ imposer l’ autonomie énergétique des maisons par panneaux solaires) et que l’ industrie pharmaceutique (Sanofi-Aventis) sera encouragée à récolter en forêt les matières premières végétales qui pourraient servir aux « indispensables » cosmétiques. Déjà les magnifiques fleurs violettes qui décorent les rapides en saison sèche, la « salade-coumarou » ont subies des pillages alors que cette plante est essentielle pour la chaîne alimentaire, comme l’ont démontré Michel Jégu et Hélène Pagézy dans leur étude sur les piranhas et les coumarous, indispensables à l’alimentation des Amérindiens.

Sarkozy n’a semble-t-il pas convaincu Lula lorsqu’ il lui a demandé de collaborer pour lutter contre l’orpaillage. Sarkozy a oublié de lui demander l’essentiel : que les squatters brésiliens qui se sont installés en face du village amérindien de Camopi, dans le parc national brésilien des Tumuc Humac, soient expulsés, car en plus de chercher de l’or du côté français du fleuve Oyapock, ces brésiliens s’enrichissent en captant l’essentiel des 90 000 euros mensuels de subsides sociaux versés aux Indiens de cette commune (allocations familiales et R.M.I.) en leur vendant de l’alcool. Voir à ce sujet l’excellent documentaire de Yves de Peretti : « Allons enfants de Camopi » qui vient d’être réalisé.

Sarkozy n’est pas non plus convaincant lorsqu’ il déclare organiser une opération géante et prolongée de répression de l’orpaillage. Brigitte Girardin avait fait de même lors de sa visite ministérielle à Camopi, et l’ Armée , déjà, n’ avait trouvé personne ou presque, car les ouvriers prévenus à l’ avance de l’ opération « Anaconda » avaient eu le temps de cacher leur matériel et de disparaître en forêt. Les Indiens continueront à sombrer dans le désespoir (taux record de suicides), le choc culturel entraînant comme chez les Aborigènes australiens l’alcoolisme. L’ethnocide sera aggravé par l’invasion des touristes si on permet l’ethnotourisme, hélas envisagé par les concepteurs de ce Parc National : va-t-on rouvrir des « zoos humains » comme du temps des colonies ? On peut le craindre lorsque l’ on sait qu’ Alain Hermès, PdG de la société locale de tourisme d’ aventure « Takari Tour » et président du syndicat national des agents de voyage fait partie des 43 membres du Conseil d’ Administration du Parc national. Pour se faire entendre, il n’ y a que 3 amérindiens dans ce Conseil. Non, plus que 2, le jeune Wayana Khumalé Pleiké vient de se suicider peu après sa nomination. On comprend leur désespoir lorsqu’ on lit le rapport que vient d’envoyer le 7 février « Solidarité Guyane » à Sarkozy. Les gendarmes se comportent de façon raciste lorsque les Indiens viennent signaler qu’ils reçoivent des coups de fusils de la part des orpailleurs : ils ne veulent pas enregistrer leurs plaintes. Gendarmes au reste outrageusement sous équipés pour mener leur tâche, ce qui augmente leur peu d’enthousiasme à agir.

Le colonel de la Légion Etrangère est furieux de recevoir l’ordre du ministre de la défense, à l’époque Michèle Alliot-Marie, de ne rien faire contre les orpailleurs. Alors que seul ce corps d’armée est capable d’étanchéiser les 700 km de frontière commune entre la France et le Brésil, et parfaitement entraîné depuis 1962 pour circuler discrètement partout en forêt amazonienne. Pas les gendarmes.

Il est vrai que pour la République « une et indivisible », les Indiens n’existent pas. La France s’est installée au nom du vieux principe de « Terra Nullius » : les 3 actes officiels de prise de possession de la Guyane affirment que cette terre est disponible à la colonisation car « vacante et sans maître » ! Jusqu’ à aujourd’hui, les Peuples Autochtones de Guyane n’ont pas de droits fonciers, puisque la France refuse de signer la Convention 169 de l’ ONU-OIT pour ne pas reconnaître officiellement leur existence. Il est interdit de les nommer. Un décret de 1987 ne fait que « constater l’existence de droits d’usage collectifs », mais non pas au profit des Indiens, au profit de « communautés d’habitants qui vivent traditionnellement pour leur existence des ressources de la forêt ». Constatation de plus fragile car l’article suivant prévoit de supprimer ces droits d’usage si les gens ne vivent plus traditionnellement, si cela gêne l’industrie minière, ou la protection de la nature ou l’exécution de travaux d’intérêts collectifs ! Ce refus d’admettre leur existence a été renforcé à la demande d’un député de La Réunion qui a obtenu la modification de la Constitution fin mars 2003. Dans la nouvelle version, pour empêcher tout peuple d’ outre-mer de prétendre au « droit des peuples à disposer d’ eux-mêmes », le mot « peuple » a été remplacé par celui de « populations » définies aussitôt comme faisant partie du « peuple français ». Une solution intermédiaire se dessine cependant depuis cette modification de 2003 supprimant les T.O.M. et créant les C.O.M. : faire comme ces deux communes du D.O.M. Guadeloupe qui viennent de se séparer de ce département en devenant autonomes en juillet dernier sous le nom de « collectivités d’outre-mer », COM. Une idée pour les Amérindiens de Guyane qui pourraient constituer des municipalités dont ils seraient les uniques habitants. Comme dans le cas de la commune de Camopi. Un maire de celle de Maripa-Soula , cette commune grande à elle toute seule comme un département habituel en France, avait proposé de scinder en deux sa commune pour que tout le Haut Maroni devienne une commune amérindienne, puisque seuls les Indiens Teko et Wayana y habitent. Déjà, l’Etat a accepté de couper en deux des communes pour que par exemple les N’Djuka s’administrent dans celle de Grand-Santi, laissant le pouvoir aux Aluku dans celle de Papaï-Chton, et bien avant, on a coupé celle de Mana, gérée par les africano-créoles, pour créer celle d’Awala-Yalimapo, gérée depuis par les Indiens Kalina.

Faute d’avoir une commune à eux, les Wayana et les Teko doivent subir un Parc National tracé de telle sorte que la partie qu’ils habitent est entièrement autorisée aux orpailleurs, car la municipalité de Maripa-Soula est aux mains des Aluku, des Noirs issus du cimaronnage (de l’espagnol « cimarron » = s’échapper pour retourner à la vie sauvage) dont beaucoup sont à la tête de chantiers de recherche d’or.

Les prochaines élections municipales seront particulièrement intéressantes à suivre !

Thierry Sallantin, ethnologue. 14 février 2008 = tsallantin@hotmail.com

Pour en savoir plus :

www.solidarite-guyane.org

www.blada.org = cliquer sur « anciens jodla » pour remonter l’actualité guyanaise en amont…

Audit réalisé en 2007 par l’association des juristes « SHERPA » sur l’ administration du secteur extractif aurifère en Guyane=

www.asso-sherpa.org/Rapport%...

Axel May= Guyane : l’or de la honte. Calman- Lévy 2007

Revue JATBA 1999 « conserver et gérer la nature guyanaise »dir. Odile Poncy , Marie Fleury, revue du laboratoire d’ ethnobiologie du Muséum National d’ Histoire Naturelle, rue Cuvier 75005, 678 pages

à propos de IAMGOLD = Philippe Labarthe= « L’or africain » Agone 2007, et le documentaire « Le prix de l’ or », de Camille de Vitry

Et s’abonner au magazine amérindien OKAMAG signalé par Solidarité Guyane.

Films

Philippe Lafaix= « La loi de la jungle, chronique d’une zone de non droit : la Guyane française », consultable sur dailymotion ;

Arnaud Jouve= « Wayana entre deux rives » ;

Yves de Peretti= « Allons enfants de Camopi. L’horizon amérindien ».



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