A propos du nouveau mouvement féministe français des "féministes indigènes". Un débat éclairant durant la Semaine anticoloniale française 2007

mercredi 16 mai 2007
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La semaine anticoloniale en France

En février 2007, un intéressant débat féministe s’est déroulé dans le cadre de la deuxième édition de la “semaine anticoloniale” en France. La "semaine anticoloniale" est le nom porté par une série d’évènements organisée annuellement en France depuis 2006 mais aussi par la plate-forme associative qui l’organise, recréée chaque année en vue de l’évènement. Cette plate-forme regroupe quelque cinquante associations françaises (nationales mais aussi locales, essentiellement issues pour ces dernières des quartiers populaires, où se concentre aujourd’hui en France une population ayant des racines importantes du côté des anciennes colonies). S’y joignent également de façon active quelques autres associations de pays qui furent autrefois des colonies françaises (www.anticolonial.org).

Par-delà cette dynamique associative, la “semaine anticoloniale” était par ailleurs en 2007 officiellement soutenue par les partis de gauche français à l’exception du Parti socialiste, signe d’une reconnaissance bienvenue. L’évènement, majeur par son enjeu (travailler sur la mémoire coloniale et ses traces dans la société actuelle), est resté pourtant relativement marginal en termes de visilibilité publique, et fut relayé avant tout par des médias étrangers : le travail sur la mémoire nationale collective dans ses aspects les plus douloureux reste en effet difficile en France, car il y est rapidement soupçonné de "sentiment antinational" et de "victimisation communautariste".

L’un des évènements de la semaine anticoloniale 2007 fut organisé par le groupe des jeunes femmes appelées « Féministes indigènes ». Il a été le seul évènement féministe organisé dans le cadre de la semaine. La réunion en question avait pour but de présenter « l’appel des Féministes indigènes » nouvellement rédigé et de le soumettre à un débat collectif. Une cinquantaine de personnes étaient présentes pour la circonstance.

Les Féministes Indigènes et les Indigènes de la République

Le groupe des Féministes Indigènes existait déjà de manière informelle ces dernières années. Il a confirmé son existence par la publication d’un Appel à l’automne 2006 dont la présentation et la mise en débat était l’enjeu même de l’évènement organisé à Paris dans le cadre de la Semaine Anticoloniale de février 2007.

Les Féministes Indigènes se sont créées en proximité avec le Mouvement des Indigènes de la République (MIR), auquel la plupart de ses membres appartiennent. Le MIR analyse la ségrégation subie par les populations d’origine étrangère en France à l’aune d’un passé collectif marqué par les rapports de colonisation qui a engendré une mémoire non encore apurée de ses traumatismes et de ses présupposés inégalitaires et racistes, entraînant discriminations multiples, souffrances sociales et identitaires, xénophobie au niveau national, et au niveau international, une forme de paternalisme récurrent envers les pays non occidentaux voire une propension plus récente à l’islamophobie et une sympathie pour les discours de type "guerre des civilisations".

Le MIR use le plus souvent d’un style rhétorique généralement perçu comme aggressif et provocateur. Son discours est de ce fait régulièrement conspué par ses détracteurs comme (éventuellement) délirant ou (plus souvent) raciste, sous-entendu ici "anti-blanc". Son discours est par ailleurs régulièrement critiqué par d’autres encore, qui, quoique sympathisants du MIR quant au fond du projet, se montrent embarrassés voire hostiles face à ce qu’ils perçoivent comme une "rhétorique usée d’extrême-gauche", sous-entendu ici cette fois "politiquement excessive" donc "non audible" et "non constructive" [1].

Le MIR, par-delà ces polémiques et dissensions qui accompagnent l’évolution du mouvement depuis sa naissance en 2005, continue néanmoins de regrouper sur ses principales initiatives, une à deux fois par an, des militants issus de multiples réseaux de la société civile, venus en soutien tant politique qu’amical à un projet... et aux militants qui le portent. De fait, le MIR est bel et bien celui qui a ouvert véritablement de façon large en premier le débat public français, même encore balbutiant, sur la mémoire coloniale nationale et ses conséquences sur le présent.

L’Appel des Féministes Indigènes se révèle cependant quant à lui de fait, à la lecture, plus proche d’un argumentaire intellectuel, militant et universitaire classiquement qualifié de « post-colonial » que du discours politique habituel du MIR. Lyrique plutôt que provocateur par le style, il est ainsi placé "Sous le Haut Marrainage de Solitude, héroïne de la révolte des esclaves guadeloupéens contre le rétablissement de l’esclavage par Napoléon, de Jamila Bouhired, révolutionnaire algérienne et de nos mères immigrées". Et ses références semblent puiser avant tout aux textes des Chicanas ou universitaires américaines des "Black Studies".

Cela ne lui a pas épargné pour autant à lui aussi des reproches virulents quant au vocabulaire et au style employés. De toute évidence, sa proximité au MIR, dont les Féministes Indigènes, membres ou non membres du MIR, partagent l’analyse de fond, a contribué à l’ostracisation dont l’Appel des Féministes indigènes a fait l’objet dans de nombreux cercles féministes et militants. Plus généralement, sa référence implicite aux mouvements et études relevant du champ "post-colonial" reste également relativement inaudible dans la culture politique française.

Une culture politique française a priori très hostile

Le débat français est particulièrement polémique voire violent en effet sur ces questions de conjonction des questions féministes et racistes, plus encore depuis le 11 septembre 2001 et la montée des discours de « guerre des civilisations ». Car la culture française tend de fait à considérer une expression telle que celle des Féministes Indigènes comme une négation des valeurs universalistes prônées par la France en soubassement de son identité républicaine. De ce fait est rejetée volontiers comme "communautariste", insulte par excellence, toute tentative politique de nommer les discriminations d’ordre raciste... a fortiori toute tentative de les articuler à l’intérieur des luttes sociales collectives. C’est dans ce contexte "républicain" figé que les études post-coloniales et les "gender studies" américaines ont été sans appel rejetées comme des modes d’analyse bien étranges, totalement contraires à la culture politique française. C’est dans ce contexte également que le refus du « voile islamique » à l’école (et dans les administrations...) a focalisé le débat ces dernières années comme un symbole par excellence de la "résistance républicaine", bref de l’affrontement idéologique déjà latent, autrement plus que dans tout autre pays occidental : un affrontement idéologique où la culture française républicaine est opposée, même artificiellement, non seulement aux "cultures misogynes" du Sud menaçant la nation par le biais de l’immigration et de ses descendants, mais aussi, spécificité française, au "communautarisme" anglo-saxon [2] .

L’Appel des Féministes Indigènes : une présentation

Les Féministes Indigènes ont rappelé dans leur introduction au débat que leur Appel se réfère explicitement à plusieurs traditions militantes : au féminisme occidental, mais aussi, de façon égale, aux stratégies multiples de résistance à la domination patriarcale inventées par celles qu’elles nomment leurs « mères », en référence à leurs propres origines non occidentales.

Les Féministes Indigènes dénoncent chez les féministes occidentales ce qu’elles analysent comme une tendance à la domination "blanche" et à la hiérarchisation implicite des militants dans les luttes menées (le féminisme avant l’anti-racisme...), à une survalorisation enfin d’elles-mêmes vis-à-vis des femmes d’autres origines à l’intérieur des luttes sociales et féministes. Les Féministes Indigènes attribuent cette tendance des féministes du Nord à un aveuglement historique aux capacités de résistance réelles développées par les femmes du Sud. Cet aveuglement ne serait pas que le fruit de l’ignorance : il serait aussi motivé pour partie au moins par un inconscient raciste, lui-même produit de l’histoire coloniale.

En outre, les Féministes Indigènes décrivent dans leur Appel leur sentiment d’humiliation et de colère face à la façon dont les figures patriarcales occidentales entreprennent de leur « donner des leçons de féminisme », à elles Françaises d’origine étrangère, et par ailleurs aux femmes des pays du Sud en général… s’accaparant ainsi soudain avec mauvaise foi des vertus féministes qui résistent bien imparfaitement à l’analyse. Là encore, les Féministes indigènes y voient une discrimination à leur encontre dans le contexte d’un héritage raciste de l’histoire coloniale. Eles y voient plus spécifiquement une manœuvre délibérée, destinée à les séparer de leurs congénères masculins issus des colonies : elles sont des filles donc "assimilables", tandis que les hommes partageant la même complexité culturelle sont renvoyés quant à eux implicitement à une image de barbares [3].

Enfin, les Féministes Indigènes entreprennent une articulation entre plan national et plan international. Elles expriment en effet dans leur Appel leur désir de lutter contre les impérialismes du temps et contre les perversions dont souffrent les relations Nord-Sud, encore entachées selon elles de liens de domination héritées des schémas passés… Cette articulation aux enjeux internationaux va logiquement de pair pour elles avec leur volonté de s’opposer politiquement à la hiérarchisation actuelle des luttes au Nord : sociales et de genre d’un côté, réputées dominantes, autour des discriminations raciales de l’autre, vues comme accessoires… voire non directement pertinentes dans l’espace féministe et des luttes sociales.

En vue de porter cette analyse dans l’espace public, les Féministes Indigènes réclament le droit de s’auto-organiser en communauté militante construite sur un mode racial et de genre (c’est-à-dire excluant les hommes mais aussi les féministes blanches). Ce faisant, elles disent ne pas vouloir essentialiser le débat (il y aurait les « blanches » d’un côté, et les « noires », les « arabes », etc. de l’autre), mais produire des concepts d’abord politiques (on est "blanc" ou "arabe" en situation, comme produit d’une histoire interactive engendrant ses présupposés et ses inconscients). En complément, les Féministes Indigènes ont aussi exposé durant le débat que leur groupe récemment formé constituait pour elles un moyen d’abord conjoncturel, inventé afin de chercher leur émancipation féministe en propre, dans un débat public voire des relations militantes interpersonnelles déjà plus que troublés par les considérations raciales.

Qui sont-elles...

Les sept jeunes femmes qui ont ainsi introduit le débat avaient toutes autour de 25-30 ans. Toutes, elles étaient d’origine nord-africaine, sauf l’une, d’origine africaine subsaharienne. L’une portait le kefieh palestinien. Une autre le hijab. Les autres portaient leurs cheveux longs ou courts. Plutôt rayonnantes et brillantes, faudrait-il ajouter. « C’est la première fois que je me trouve un lieu où je peux sereinement partager mes expériences et exprimer mon point de vue », a dit Fatima en parlant de son groupe. « Nous voulions un collectif où pouvoir discuter de la complexité du sujet, à savoir l’imbrication des questions de race et de genre dans les discriminations subies et les luttes à mener, notamment sur des sujets sensibles comme les mariages forcés par exemple, sans prendre pour autant le risque à ce premier stade de souffrir d’injonctions d’autres féministes ne partageant pas nos origines, injonctions que nous vivrions comme ’extérieures’ et en vérité blessantes sur nos cultures d’origine, si souvent implicitement considérées comme ‘archaïques’ », développe Houria Boudteldja. « Notre tentative est profondément politique et très similaire à ce qu’ont fait déjà les féministes "Chicanas" d’origine mexicaine aux Etats-Unis », a exposé Nadia.

Un débat éclairant

Après cette longue présentation en guise d’introduction, les sept jeunes femmes ont ensuite affronté le débat avec la salle, débat qui, comme attendu, s’est révélé contradictoire et passionné, quoique relativement mesuré au final malgré quelques emportements ponctuels.

De fait, parmi les premières réactions entendues dans le débat, une femme a expliqué qu’elle était choquée et ne pouvait tout bonnement comprendre ce qu’elle avait entendu, qu’il était scandaleux d’oublier ainsi l’universalité des droits et les luttes féministes passées construites sur une vision et des valeurs identiques pour toutes… avant d’exprimer le souhait de quitter immédiatement la salle. Ce que, retenue par les autres personnes présentes, elle n’a pas fait. Un homme a parlé ensuite de la profonde bêtise des sept jeunes femmes, de la beauté mal comprise de l’Orient et des femmes orientales, qui devraient être appréciées pour elles-mêmes, évoquant aussi la danse du ventre… sous les moqueries de la salle.

Plusieurs participants au débat ont exprimé quant à eux leur approbation souvent admirative devant la qualité du texte de l’Appel des Féministes Indigènes et devant celle des interventions préliminaires portées par le groupe. Deux militants de mouvements gays, dont l’un d’origine étrangère, ont expliqué chacun que cette nouvelle intrusion dans le débat français d’un discours imbriquant les discriminations de genre et de race, aiderait nécessairement les autres militances se confrontant à des situations analogues, comme les homosexuels étrangers par exemple, doublement victimes de l’homophobie et du racisme.

Une femme noire a évoqué en termes positifs à son tour l’objectif porté par les Féministes Indigènes, avant d’objecter cependant que leur analyse n’était guère nouvelle et que les jeunes femmes devaient se montrer plus prudentes lorsqu’elles prétendaient ouvrir une nouvelle voie dans le féminisme : ces considérations sur l’imbrication des discriminations de genre et de race, a-t-elle expliqué, avaient déjà été exprimées par des féministes d’origine étrangère en France et sur le plan international dans les décennies passées. L’une des Féministes Indigènes a répondu à cette objection que, d’une part, le groupe était conscient de ces antécédents et ne faisait que débuter dans ses propres réflexions, et d’autre part, toutefois ,que leur démarche s’inscrivait néanmoins dans une période nouvelle et une société donnée qui en faisaient la spécificité.

De nombreuses autres objections encore, plus mesurées que polémiques, se sont focalisées sur le vocabulaire racialisé utilisé par les Féministes indigènes : celui-ci ne serait pas seulement choquant, mais aussi et surtout dangereux, car il crée, ou pourrait créer, ou bien encore risquerait de renforcer, la différence même entre les races qu’il prétend combattre. Quelques autres participants, davantage proches politiquement des Féministes Indigènes, ont quant à eux suggéré l’usage de guillemets pour parler par exemple des « Arabes » ou des « Blancs ». Certains ont estimé en outre que l’analyse de la perversion des relations Nord-Sud par un inconscient raciste et impérialiste était excessive, car elle méconnaîtrait la profonde réalité de la solidarité entre les mouvements de femmes à travers le monde. Ce dernier point a également été évoqué avec davantage d’agressivité par l’une des participantes et a donné lieu à un bref échange furieux avec l’une des jeunes femmes en tribune sur la réalité du racisme implicite qui sous-tend relations internationales ainsi qu’il transperce de fait lors de certaines réunions militantes de solidarité internationale.

A ce stade du débat, une féministe internationalement reconnue, Christine Delphy [4], a développé de manière argumentée (et en défense des Féministes Indigènes) que la prétention à l’universalisme, qui était bien au final un objectif des Féministes indigènes, était souvent d’emblée refusée aux militants non blancs : les militants blancs accepteraient en effet bien difficilement d’être critiqués comme étant capables eux aussi de discriminations, a fortiori refuseraient systématiquement d’être racialisés à leur tour dans le débat, à l’instar de la racialisation récurrente pourtant dont ils font usage pour parler des autres. En bref, ils accepteraient difficilement tout discours qui leur enlèveraient l’illusion d’être, à eux seuls, ou à eux prioritairement sur les autres,... "parfaitement" universels. En outre, a-t-elle ajouté, la race, comme le racisme, est une construction bel et bien sociale, même si le mot "race", toujours utilisé aujourd’hui abondamment, s’est historiquement construit sur un imaginaire puisant du côté de la biologie. Donc, les Féministes indigènes se situent bien dans le champ du politique, non d’une quelconque "essentialisation" du débat. Enfin, a-t-elle conclu, si le féminisme vise l’universalité comme but en partage, il ne peut pas ne pas être conscient de la spécificité de chacune des situations rencontrées par les femmes, et se doit de les traiter.

Une autre objection encore née dans le débat, et portée par des féministes impliquées à divers niveaux dans les luttes pour les droits des femmes (et apparemment opposées à l’Appel des Féministes Indigènes), a concerné le fonctionnement du groupe lui-même : "êtes-vous un mouvement organisé sur un principe racial – exclusion des blanches- dans le but de créer un groupe de paroles destiné à échanger vos expériences, ou bien vous considérez-vous comme un groupe d’action politique ?" Exprimée sous forme de question, cette objection suggérait que le problème posé par les Féministes indigènes venait en réalité, non de l’analyse elle-même portée par l’Appel, mais de l’intention concomitante d’une action politique organisée sur un mode communautaire.

Les Féministes Indigènes ont répondu une nouvelle fois qu’elles ne faisaient que démarrer dans leur réflexion et leur projet, ont insisté surtout sur le fait qu’elles avaient produit leurs analyses dans le cadre d’un espace non pas racialisé (au sens de « essentialisé ») mais socio-historico-politiquement déterminé.

Karine Gantin


[1] Voir utilement sur le site du MIR le texte "Féministes indigènes" de Lila Benzid-Basset qui raconte longuement la polémique qui a entouré le MIR mais aussi celle spécifique autour des Féministes indigènes.

[2] Aujourd’hui néanmoins l’opposition au modèle anglo-saxon semble s’affaiblir un peu, au moins dans ses présupposés de "gestion publique communautariste à des fins d’ordre public" (nouvel alignement occidental oblige), tandis que, en contrepartie, l’opposition aux "cultures du Sud" se double d’une nouvelle islamophobie et d’une nouvelle vision fantasmée de l’Occident porteur des Lumières et des Droits de l’Homme contre le reste du monde, sommé d’une mission civilisatrice à ce titre (pour les Américains) ou bien au minimum de se "protéger" (côté européen). Voir l’article de Bernard Dreano, Mauvais air dans le temps présent : La construction de la guerre des civilisations

[3] Les hommes du sud et des anciennes colonies sont présentés comme hostiles aux femmes, sous-entendu à l’inverse des hommes du Nord, véritablement civilisés… donc « par nature » féministes et susceptibles d’éclairer à ce titre les femmes du Sud et leurs descendantes. Une forme de racisme détourné, vue comme criminelle car contraignant implicitement les femmes de culture non-occidentale à se couper brutalement de leurs familles et des ressortissants masculins de leurs origines, afin d’accéder à "l’émancipation").Lire Les féministes et le garçon arabe de Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé, Ed. de L’Aube, 2004.

[4] Chercheuse au CNRS, représentante du "féminisme matérialiste" et auteure de L’Ennemi principal, elle dirige la revue Nouvelles Questions féministes.



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