Syrie : Pourquoi Damas ne bascule pas ?

vendredi 26 août 2011
par  Kamel
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Par Aabla Jounaïdi L’Union européenne s’apprête à renforcer les sanctions contre le régime en votant un embargo sur le pétrole importé de Syrie. De son côté, l’opposition discute en Turquie pour tenter de faire front commun. Pendant ce temps, sur le terrain, la répression se poursuit alors que la capitale n’a toujours pas rejoint la contestation au régime. Le point sur la situation avec David Rigoulet-Roze, enseignant-chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS). Il est spécialiste du Moyen-Orient et l’auteur de l’ouvrage, L’Iran Pluriel : regards géopolitiques publié chez L’Harmattan.

RFI : On se souvient que Damas a été dès le début du mouvement en mars le théâtre de manifestations contre le régime. Pourquoi est-ce que la capitale n’a-t-elle pas basculé dans la contestation ?

David Rigoulet-Roze : Damas est le centre du pouvoir de Bachar el-Assad. Elle est particulièrement bien tenue par les services de renseignements, les redoutées « moukhabarat ». Tout est surveillé en permanence. S’il y a une ville, avec Alep, que Bachar el-Assad n’a pas intérêt à laisser basculer, c’est Damas. C’est la raison pour laquelle la capitale n’a pas vu de manifestations de grande ampleur. Ce qu’on a vu, en revanche, ce sont des formes alternatives de manifestations. Ce que les Damascènes appellent des « manifestations volantes » (Mouzaharat tayyara en arabe), très ponctuelles et qui se dispersent très rapidement car les services de sécurité sont omniprésents.

Qu’est-ce qui empêche un mouvement de contestation massif de se mettre en place ?

DR-R : A Damas vivent aussi les soutiens du régime de Bachar al-Assad. Ils comprennent des membres de la minorité chrétienne mais aussi une certaine bourgeoisie marchande sunnite. Deux populations qui ont bénéficié des largesses du régime après l’ouverture relative de son économie lancée par Bachar Al Assad. Ils tiennent à conserver leurs intérêts économique et politique.

Les manifestations de grande envergure ont surtout lieu dans la banlieue où la composition sociale est différente de Damas même, qui compte 1,5 million d’habitants sur les 4 millions de l’agglomération. Les habitants de ces quartiers périphériques sont majoritairement sunnites conservateurs. Ils manifestent à Harasta, Douma, Madamieh, etc. Mais à la différence des Sunnites de Damas intramuros, ils ne font partie de ceux qui ont bénéficié des largesses financières du régime.

Le régime semble tenir malgré le train des sanctions internationales. Est-ce que l’embargo sur le pétrole que l’Union européenne compte mettre en place peut être efficace ?

Si des sanctions devaient être prises contre le secteur pétrolier syrien, cela pourrait faire très mal.

DR-R : Il y a une différence de position entre les Américains et l’Union européenne car l’enjeu n’est pas le même. Le choix de l’embargo par les Etats-Unis est symbolique puisqu’ils n’importent pas d’hydrocarbures syriens. Mais l’essentiel des relations commerciales se fait avec l’Union européenne. La présence des opérateurs Shell et Total ont pu retarder cette option jusqu’à maintenant.

Aujourd’hui, l’économie syrienne est à genoux. L’industrie du tourisme est à l’arrêt. Le régime tient parce qu’il parvient à exporter entre 150 et 180 000 barils par jour sur les 380 000 qu’il produit. Cette petite marge de manœuvre financière de plusieurs millions de dollars lui permet de financer la répression, les équipements et salaires des forces de l’ordre et des soldats. Mais il s’agit forcément de vision à court terme car si des sanctions étaient prises dans le secteur pétrolier, cela pourrait faire très mal. Car, alors, le régime pourrait difficilement conserver ses soutiens de la bourgeoisie sunnite, soucieuse de conserver les privilèges économiques que lui a accordés Bachar Al Assad.

L’opposition syrienne en exil prévoit la mise en place d’un conseil national pour coordonner son action avec celle de l’opposition intérieure. L’unité de cette opposition est-elle possible selon vous ?

DR-R : Depuis le début, Bachar Al Assad joue à fond la carte de la division. Il instrumentalise les partis ethno-confessionnels pour maintenir son autorité. L’opposition syrienne a été laminée par le pouvoir. Ce ne sont que les événements récents qui ont imposé le rapprochement de ses différents courants. Les divisions existent forcément. Mais quelque chose est en train de se passer à Istanbul. Des personnalités de grande envergure morale et intellectuelle rejoignent cette opposition ; y compris des membres de la minorité alaouite (la minorité religieuse à laquelle appartient le régime) présents aux côtés d’organisations de droits de l’homme. Bachar el-Assad est conscient que quelque chose se met en place et cela l’inquiète. Il a d’ailleurs réagi en proposant d’organiser des élections législatives en 2012. Mais c’est une annonce qui ne trompe personne. Compte tenu de la situation sur le terrain, elle arrive beaucoup trop tard.



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