L’impossible silence

Chronique anticoloniale de Nils Andersson du 17 Juin 2011
mercredi 23 novembre 2011
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L’impossible silence

Au fil des émissions cette chronique aura pour objet : le passé, les enseignements de l’histoire, le présent, la connaissance des révoltes et mouvements aujourd’hui, le devenir, comment sortir du colonialisme.

Passé, présent ou devenir, la solidarité anticolonialiste, est au fondement de notre réflexion et de notre action. C’est, en se référant au passé et pensant au présent, à l’importance de cette solidarité que cette chronique est consacrée.

Il est souvent question des exceptions françaises, mais en matière de colonialisme les discours ou pratiques de Bugeaud, Saint-Arnaud ou Jules Ferry ne se distinguent nullement de ceux et celles des ministres Disraeli ou Joseph Chamberlain en Grande-Bretagne, du chancelier Bismarck ou du député Julius Kopsch en Allemagne, du président Mc Kinley ou du sénateur Henry Cabot-Loge aux États-Unis.

Des conquistadors aux paras en passant par les négriers, le colonialisme n’est que surenchères dans l’abomination. Cette abomination, depuis les massacres des Incas et des Aztèques, comme l’a écrit Montaigne : «  Nous tenons d’eux-mesmes (les colonisateurs) ces narrations : car ils ne les advouent pas seulement, ils s’en ventent, et les preschent ». [Essais, Livre III] Contre eux se sont dressées de grandes voix anticolonialistes, de Las Cases à aujourd’hui leurs écrits témoignent, mais il y a toutes celles étouffées, tues, assassinées durant plus de cinq siècles de colonisation, celles qui n’ont jamais eu accès à la parole et encore moins à l’écriture.

Le propre de tout régime oppressif est que la voix des opprimés n’existe pas. Il est un exemple, la guerre d’Algérie, où ce silence des sans voix fut brisé. Le nombre et l’incontestabilité des témoignages de victimes, d’acteurs ou de témoins rapportés et publiés, entre 1954 et 1962, ont joué un rôle déterminant dans la prise de conscience de la réalité de la guerre coloniale. Témoignages de suppliciés dans les couloirs de la villa Susini ou de la cité Ameziane, de déportés dans les camps de Paul Cazelles et Berrouaghia, de proches de disparus après l’arrestation de leur père ou de leur soeur, de torturés en France, rue des Saussaies au centre de Paris ou rue Vauban à Lyon, furent révélés et publiés dans le cours même de la guerre. Deux mois et demi seulement après le 1er novembre 1954, en février 1955, se fondant sur des témoignages de rappelés, Claude Bourdet publie dans France Observateur, « Votre Gestapo d’Algérie » et François Mauriac dans L’Express un article intitulé : « La Question ».

Quelles que soient les mesures prises par le pouvoir, censure, menaces, condamnations, jusqu’en 1962, des centaines de témoignages, de Mohammed Abbas Turqui à Saïd Zouaoui, seront publiés. Ces centaines de J’accuse furent un facteur déterminant dans le refus de l’ordre colonial et pour la reconnaissance du droit du peuple algérien à être indépendant.

Ainsi, La Question d’Henri Alleg a joué un rôle semblable dans la prise de conscience de la guerre coloniale menée en Algérie que la photo de Nick Ut, une enfant brûlée au napalm courant sur une route, lors de la guerre du Vietnam.

Qu’il s’agisse des « corvées de bois » lors desquelles le prisonnier est exécuté, des « enfumades », où des combattants sont asphyxiés dans des grottes, des zones interdites, à l’intérieur desquelles on tire sur tout ce qui bouge, des attentats à l’encontre d’Algériens ou d’anticolonialistes à Paris ou à Liège, des déplacements de population dans les camps de regroupement, il n’y a pas de méthodes répressives en violation des conventions internationales qui n’aient été incriminées dans le cours de la guerre. C’est en ceci que la guerre d’Algérie représente une exception, car en règle générale, c’est au terme des conflits, que pour l’essentiel on apprend l’ampleur des massacres et sévices subis par la population. Les camps de concentration lors de la Seconde Guerre mondiale en sont l’un des plus terribles exemples. Dans le cas de la guerre d’Algérie, depuis la signature des Accords de paix d’Évian marquant la fin des hostilités, de nombreuses victimes ont confirmé des faits, des lieux, des noms de tortionnaires dénoncés lors de la guerre, d’autres témoignages sont venus s’ajouter, mais il n’a pas été révélé de moyens et de méthodes répressives restés ignorés On connaît l’extrême difficulté que rencontrent les populations victimes de répression à faire entendre leurs cris, raison pour laquelle, le plus souvent, l’horreur ne se dévoile pleinement qu’au terme du conflit. S’il n’en fut pas ainsi lors de la guerre d’Algérie, cela est dû au fait que, pour mener le travail de dénonciation, des Français, bénéficiant d’un accès à la parole refusée aux Algériens, furent le principal vecteur de la voix des suppliciés, un acte fort de solidarité. Si l’on a en mémoire qu’une grande majorité des voix autorisées s’exprimaient contre tout abandon de l’Algérie, si l’on rappelle les sentiments d’une population pour laquelle tout naturellement, depuis les bancs de l’école, l’Algérie était française, si l’on souligne les moyens dont disposaient le lobby colonial pour maintenir ses privilèges et ceux déployés par le pouvoir et l’armée pour s’assurer le contrôle de l’opinion, on conçoit combien il fut subversif de dénoncer les infamies commises. Mais, malgré les difficultés évidentes en temps de guerre à connaître et à vérifier les informations, Pierre Vidal-Naquet, réalisant un exceptionnel travail d’historien et de citoyen, a démontré les conditions dans lesquelles Maurice Audin a été assassiné et révélé jusqu’aux noms de ces tortionnaires.

Mémoire brute, plus factuelle que littéraire, véritables "archives citoyennes", ces milliers de pages publiées malgré les poursuites judiciaires, malgré les saisies des quotidiens, des revues, des livres qui révélaient ces faits, constituent un dossier irrécusable à l’encontre de toute tentative ou volonté de déni. Alain Juppé a déclaré le 16 juin à Alger : « On ne peut pas ressasser éternellement le passé ». Il ne s’agit pas de ressasser le passé, mais de connaître son Histoire.

Le XXe siècle, si terrible, a donné nombre d’exemples, aujourd’hui oubliés, de solidarités militantes. La mémoire s’efface vite, prise au double piège de l’aliénation colonialiste, dont nous ne sommes pas encore libérés et de l’aliénation à l’individualisme libéral qui reste à dévoiler, confrontés aux mêmes maîtres, il est impératif, de l’indignation à l’insoumission, de réaliser une réelle solidarité anticoloniale.

17 juin 2011 N A



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