Le déni colonial

Chronique anticoloniale de Nils Andersson du 1 Juillet 2011
lundi 14 novembre 2011
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Le déni colonial

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Amis anticolonialistes,

Cette chronique est en pensée avec Didar Fawzi, figure anticolonialiste, qui vient de disparaître. Didar a été un pilier du réseau Curiel, arrêtée, elle fut l’une des six évadées de la prison de la Petite-Roquette. Elle a toute sa vie été une militante, comme communiste elle a combattu le régime de Farouk en Égypte, après l’indépendance de l’Algérie elle poursuivit son engagement anticolonialiste pour la cause sud-africaine et palestinienne et celle d’autres peuples opprimés.

Chère Didar ton chemin militant fut exemplaire. Sa mémoire m’amène à revenir sur la déclaration faite par Alain Juppé lors de sa dernière visite à Alger. À une journaliste algérienne qui lui demande s’il allait « reconnaître les crimes de la colonisation », Juppé a rétorqué : « Il n’y aura pas de repentance, ce dossier est derrière nous. »

Rompez, il n’y a rien à dire. Sauf que la question du colonialisme n’est pas un dossier que l’on referme, le colonialisme c’est l’Histoire du peuple colonisateur comme celle du peuple colonisé. Y a-t-il déni des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis lors des événements d’Algérie ? Il n’y a pas déni lorsque la torture est revendiquée par le général Aussaresses ou qu’elle est avouée par le général Massu dans une interview [1] Il n’y a pas non plus déni quand par l’apposition d’une plaque commémorative ou l’attribution d’une place ou d’une rue, la répression du 17 octobre et l’assassinat de Maurice Audin sont rappelés.

Cependant, quand le recours à la torture comme méthode de guerre est présenté comme une bavure nécessaire ou qu’il serait le fait de dérives individuelles, bien qu’il ne s’agisse nullement d’actes isolés, mais que son usage récurrent fut couvert au Vietnam comme en Algérie, alors s’insinue, par le biais d’une relativisation de la gravité des exactions, par un refus de leur caractère méthodique et par la banalisation des actes de guerre, une écriture de l’Histoire qui couvre le déni. Déni bien réel lorsqu’il s’agit des ratonnades, des camps de regroupement, des bombardements aveugles, des exécutions sommaires, des "opérations homo", sur lesquels le mutisme reste entier.

Cette forme diffuse du déni, qui passe par la reconnaissance sélective de certains actes et l’occultation délibérée d’autres crimes de guerre ou crimes coloniaux, relève d’un raisonnement spécieux qui permet de dégager la responsabilité de la hiérarchie militaire et, au-delà de la responsabilité des militaires, celles des politiques, des gouvernements, niveau auquel furent couvertes les exactions, niveau auquel furent prises les décisions, depuis le transfert des pouvoirs de police à l’autorité militaire, jusqu’au recours au terrorisme d’État avec l’envoi de colis piégés.

On touche ici au brouillage politique. Les principaux partis qui composent aujourd’hui la majorité et l’opposition furent, de 1954 à 1962, successivement au pouvoir. Le plus souvent, ils récusent la qualification des faits et leur implication dans les politiques suivies et les moyens utilisés lors de la guerre ou se refusent à les assumer. Aucun transfert de responsabilité sur d’autres, comme il en est avec le régime de Vichy lors de la Seconde Guerre mondiale, n’étant possible, les conditions sont remplies pour adopter une attitude de silence et d’oubli.

Ce brouillage politique est renforcé en raison des tensions et déchirures qui traversent toujours la société française à propos de la colonisation. Les plaies physiques et morales qu’elles ont occasionnées demeurent et les sentiments exacerbés qui en résultent dans la mémoire collective n’autorisent toujours pas leur approche historique. Il en sera ainsi tant que la réalité coloniale ne sera pas assumée.

La justification simplificatrice souvent évoquée pour le détournement de l’examen des faits est le renvoi aux actes de l’adversaire, mais cette question ne peut se résoudre par un « donnant donnant et nous sommes quittes ». Il n’y a pas de guerre sans bavures, chacun en est conscient. Mais, quand il s’agit d’assumer des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, chaque État se trouve seul face aux décisions prises et aux actes commis. Nul ne peut nier que la violence première fut la violence coloniale : violence physique, violence morale, violence identitaire. Nul ne peut nier les massacres de Sétif, de Madagascar ou le bombardement de Haïphong commis au sortir de la guerre, alors que l’encre des belles pages de la résistance à la peste brune du nazisme n’était pas encore sèche.

On ne peut non plus ignorer le fait que la France est un État de droit qu’il s’agisse des décisions gouvernementales, militaires, judiciaires, et de leurs applications. Plus encore, l’État français est un État de droit engagé par des instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme, au traitement des prisonniers et à la protection des personnes civiles en temps de guerre, qu’il a ratifiés. Cette imprescriptibilité introduite dans le droit international au cours de la seconde moitié du XXe siècle demande que soit répondu à la question posée par Pierre Vidal-Naquet dans La Raison d’État : « Comment fixer le rôle, dans l’État futur, de la magistrature ou de l’armée ou de la police si nous ne savons pas d’abord comment l’État, en tant que tel, s’est comporté devant les problèmes posés par la répression de l’insurrection algérienne, comment il a été informé par ceux dont c’était la mission de l’informer, comment il a réagi en présence de ces informations, comment il a informé à son tour les citoyens ? » [2]

Cette Histoire, que vous voulez effacer Monsieur Juppé, c’est aussi, et c’est toute l’ambiguïté du « devoir de mémoire », celle d’Edmond Michelet, ministre, Paul Delouvrier, délégué général du gouvernement, Paul Teitgen, haut fonctionnaire de la justice, le général de Bollardière, qui ont refusé la loi de la violence et le silence d’État. Non monsieur Juppé, il ne s’agit pas de « repentance », mais de notre Histoire, celle de la guerre d’Algérie, de la pédagogie de cette histoire, dans toute sa complexité et sa pleine vérité.

1 juillet 2011

NA

Cette chronique reprend une contribution : « Le Témoignage dans le travail d’histoire : l’exemple algérien » publiée dans L’histoire trouée, négation et témoignage, Éditions l’Atalante, 2004


[1] Le Monde, 2 novembre 2000

[2] Pierre Vidal-Naquet, Le Raison d’État, Les Éditions de Minuit, 1962



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