Non à un hommage officiel à Bigeard par Henri Pouillot

samedi 27 octobre 2012
par  JZL
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Lettre ouverte à Monsieur Jean-Yves Le DRIAN, Ministre de la Défense. (23 Octobre 2012) Objet : Non aux honneurs au Général Bigeard

Monsieur le Ministre, En préalable à cette démarche, je me dois de vous rappeler une tranche de mon passé personnel. De juin 1961 à mars 1962, les 9 derniers mois de la Guerre d’Algérie, je fus affecté comme militaire appelé du contingent à la Villa Susini. Cette magnifique Villa fonctionna pendant toute la guerre de libération comme centre de tortures. Les autres centres de tortures également "célèbres" comme la Villa des Roses ou l’Ecole Saraoui…, eux, n’ont fonctionné que quelques mois ou quelques années. Les traumatismes vécus pendant ces 9 mois ont profondément marqué ma vie, et aujourd’hui encore, il n’est pas exceptionnel que des cauchemars liés à cette douloureuse période ne viennent hanter mes nuits. Ces 9 mois m’ont appris ce qu’était le colonialisme en Algérie et les atrocités qu’il a engendré. Aussi quand fin 2000, début 2001 un débat a été relancé sur la torture en Algérie, mon témoignage sur cette question a été repris à de nombreuses occasions tant dans des documentaires télévisés que lors de débats. Tant que l’Etat Français n’aura pas reconnu sa responsabilité dans ce domaine, je continuerai ce combat de dénonciation de ces atrocités, ces crimes contre l’humanité dont la France est coupable. Alors quand je constate que vous avez prévu d’aller à Fréjus le 20 novembre prochain inaugurer la stèle glorifiant les exploits du Général Bigeard je suis outré. Quand on lit sur le site internet de votre ministère la "justification" de cet "hommage" : "Bien plus qu’un chef, le général Bigeard, était un meneur d’hommes. Celui vers qui les regards se tournent naturellement dans les moments les plus difficiles ; celui qui cultive le goût de l’exigence et de la « belle gueule », celui qui enseigne que pour « être et durer » il faut être souple comme le cuir et trempé comme l’acier." On reste pantois. En effet il reconnaissait que bien sûr la torture existait, répondait-il, mais pas chez lui : "Les interrogatoires musclés, c’était un moyen de récolter des infos. Mais ces interrogatoires étaient très rares et surtout je n’y participais pas. Je n’aimais pas ça." Il n’aimait pas ça, et il n’aimait pas que la presse en parle autant. Venu décorer des anciens d’Algérie, il coupe court aux questions des journalistes : "Je n’ai pas dit que ça n’existait pas, tout le monde le sait qu’il y a eu de la gégène […]. M’emmerdez pas avec ça, on en parle toute la journée, ça suffit." Pire, son nom est aussi devenu tristement célèbre avec cette technique des "Crevettes Bigeard" ? Elles resteront la sinistre image de cette époque qui perpétuera ce nom. Pour beaucoup, ce terme employé alors ne signifie rien, surtout qu’il ne figure dans aucun livre d’histoire de notre enseignement. Pourtant c’est en employant cette expression que Paul Teitgein interrogeait Massu, en 1957, sur les milliers de disparus pour lesquels il n’avait aucun rapport concernant leur "évaporation". Pour éliminer physiquement, en faisant disparaître les corps, Bigeard avait inventé cette technique : sceller les pieds du condamné (sans jugement, sinon le sien), vivant, dans un bloc de béton et le larguer de 200 ou 300 mètres d’altitude d’un avion ou d’un hélicoptère en pleine mer. Il avait perfectionné cette technique : au début les algériens étaient simplement largués dans les massifs montagneux, mais leurs corps étaient retrouvés. La seconde étape fut le largage en mer, mais quelques un sont parvenus à revenir à la nage sur la côte et échapper miraculeusement à la mort. C’est pourquoi il "fignola" le raffinement de sa cruauté en inventant le bloc de ciment. C’est par cette technique enseignée par son ami le Général Aussaresses (et les officiers supérieurs instructeurs associés Lacheroy, Trinquier…) que cette technique a été utilisée en Argentine en particulier pour les 30.000 disparus que pleuraient les "Folles de la Place de Mai". Monsieur le Ministre, si vous mainteniez cette démarche d’aller inaugurer cette stèle, cela signifierait donc que la République Française, encore aujourd’hui légitime l’utilisation de la torture, pire, la glorifie. Cela voudrait dire que la France est fière d’avoir exporté ces techniques sur le continent américain (en envoyant ses meilleurs techniciens come disait Pierre Mesmer). Cela serai une injure aux milliers d’Algériens torturés, assassinés par cet officier. Cette inauguration, si vous la parraineriez, serait en contradiction avec le premier pas de reconnaissance effectué le 17 octobre dernier reconnaissant la responsabilité de la France dans le massacre des Algériens à Paris il y a 51 ans. NON, Monsieur le Ministre, il n’est pas acceptable que vous puissiez vous livrer à une telle infamie, le 20 novembre prochain. Laissez ces cendres en paix, condamnez publiquement la torture, ces crimes commis par l’Armée Française, sous le couvert des gouvernements de l’époque, la France retrouvera alors un crédit dans le concert des pays défendant les droits de l’Homme. Vous êtes un ministre pour mettre en œuvre le slogan "le Changement, c’est maintenant", il serait inconcevable que se poursuive au sein de l’Armée une collusion, une réhabilitation officielle des plus sinistres pratiques du passé, il en va des valeurs républicaines de la France. Monsieur le Ministre, j’espère que cette intervention vous permettra de ne pas commettre une infamie. Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, mes salutations respectueuses que je vous dois en fonction de votre fonction. Henri POUILLOT



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