Ces crimes ne doivent pas rester impunis

vendredi 11 janvier 2013
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Le 10 janvier 2013, Sakine Cansiz, une des fondatrices du Parti des Travailleurs du Kurdistan, Fidan Dogan, représentante du Congrès National du Kurdistan et Leyla Soleymez, militante de la cause kurde on été exécutées, dans Paris, au siège du Centre d’Information du Kurdistan, 147, Rue La Fayette dans le Xe arrondissement. « Ces femmes étaient pour la paix, et elles ont payé pour ça », disent leurs sœurs et les frères kurdes.

Le 8 novembre 2012, Rue des Pyrénées, dans le XXe arrondissement, Mathinthiran Nadarajah, responsable et dirigeant de l’association socioculturelle Franco-Tamoule, a été assassiné par un homme cagoulé. Mathinthiran Nadarajah avait déjà été l’objet d’une tentative d’assassinat à l’arme blanche en octobre 2011. Après son assassinat, deux suspects ont été interpellés.

Il est important que pour ces quatre crimes l’enquête ne soit pas une fois de plus enterrée ou ne se termine pas par un non-lieu sans que l’on connaisse la vérité. Une fois de plus n’est pas une parole dite à la légère, pour le démontrer rappelons d’autres crimes politiques commis en France contre des militants indépendantistes ou anticolonialistes, restés impunis.

Le 29 octobre 1965, Medhi Ben Barka est enlevé, boulevard Saint-Germain, en plein Paris, avec la complicité de « barbouzes » français, par les sbires du ministre de l’intérieur marocain, le général Oufkir. Enlèvement suivit, qui en douterait, de son assassinat dans des conditions que l’on peut imaginer abominables. Mehdi Ben Barka était le fondateur de l’Union nationale des Forces populaire, principal mouvement d’opposition au roi du Maroc Hassan II, il était aussi le président de la commission préparatoire de la Tricontinentale, organisation qui avait pour objectif d’unir mouvements de libération et forces socialistes. Son rôle politique au Maroc et sur le plan international était considérable, jamais, ni en France ni au Maroc, on a retrouvé son corps.

Le 8 décembre 1972, Mahmoud Al Hamchari, représentant en France du Fatah et de l’Organisation de Libération Palestinienne est lui aussi victime d’un attentat. Un système explosif a été placé dans chambre, une opération qui ne peut être menée qu’avec des moyens et des complicités importantes : introduction dans l’appartement de Mahmoud Al Hamchari, installation d’un dispositif sophistiqué près de son lit. Très grièvement blessé, il est transporté l’hôpital, où il décédera un mois plus tard. L’enquête aboutit à un non-lieu prononcé par la justice en 1979, le crime reste impuni.

Il en est de même pour Mohamed Boudia, militant du FLN, arrêté et condamné en France dans le cours de la lutte de libération algérienne. Après l’indépendance, auteur de théâtre, il devient codirecteur du Théâtre national et joue un rôle actif dans la vie culturelle algérienne. Militant internationaliste, il s’engage activement pour la cause palestinienne. Le 28 juin 1973, Mohammed Boudia en actionnant le moteur de sa voiture devant le 32, rue des Fossés Saint Bernard, déclenche le dispositif, sa voiture explose, il est tué sur le coup. Comme pour Mahmoud Al Hamchari une ordonnance de non-lieu est prononcée en 1979.

Un autre militant internationaliste, Henri Curiel, communiste égyptien, opposant au régime du roi Farouk, il est emprisonné à plusieurs reprises pour avoir organisé des grèves et des manifestations. En 1950, il est expulsé d’Égypte et privé de sa nationalité égyptienne. Exilé en France, solidaire avec la lutte de libération du peuple algérien, il rejoint le réseau Jeanson et, après l’arrestation d’une partie du réseau, il en assure la direction jusqu’à son arrestation. Libéré lors de l’indépendance de l’Algérie, inlassablement il milite pour la cause du peuple palestinien et pour une solution de paix. Le 4 mai 1978, deux hommes l’abattent au bas de son immeuble, dans le Ve arrondissement. Ce crime aussi reste impuni.

Même sinistre scénario, le 29 mars 1988, Dulcie September est assassinée de cinq balles dans la tête au bas des escaliers des bureaux de l’African National Congress sud-africain au 28, rue des Petites-Ecuries. Dulcie September était la représentante de l’ANC en France et au moment de son assassinat elle enquêtait sur des trafics d’armes entre la France et l’Afrique du Sud. Le régime d’apartheid mis en accusation dans le monde entier tue encore. Si les assassins de Dulcie September n’ont pas été retrouvés ni jugés, sa personnalité et les liens qu’elle avait créés en France dans sa lutte pour qu’il soit mis fin à l’apartheid ne sont pas oubliés et dix ans après sa mort, en hommage à son rôle et à la cause qu’elle défendait, une place du 10e arrondissement est devenue la Place Dulcie September. Ses assassins ont eux aussi échappé à la justice.

Le 8 juin 1992, Atef Bseisou, membre du Conseil révolutionnaire du Fatah (OLP) est à son tour assassiné devant l’hôtel où il séjourne à Paris, une fois encore les tueurs ne seront jamais retrouvés.

Le 26 octobre 1996, Kandiah Perinpanathan et Kandiah Kesenthiran, principaux responsables en Europe de la cause des “Tigres tamouls”, qui travaillaient à une campagne européenne d’information sur le déplacement forcé des réfugiés tamouls au nord du Sri Lanka, sont eux aussi assassinés à Paris. Celui de Mathinthiran Nadarajah porte donc à trois le nombre de meurtres de militant tamouls en France.

Insupportable énumération, de plus nullement exhaustive ; qu’ils aient été dirigeants et militants palestiniens, marocain, sud-africain, tamouls, internationalistes, aujourd’hui kurdes, tous ont été les victimes dans Paris, d’opérations omos, du nom donné par les services aux opérations visant à éliminer une personne.

Le constat qui s’impose, accablant moralement, juridiquement et politiquement, c’est qu’aucun coupable des crimes rappelés n’a jamais été traduit devant un tribunal, ni condamné par contumace, que jamais malgré de forts soupçons, un commanditaire de ces actions criminelles n’a été désigné. En plusieurs cas, il a même été prononcé un non-lieu, classant ainsi définitivement l’affaire.

Des avocats, Antoine Comte, Maurice Buttin, Linda Weil-Curiel, Henri Choukroun, Henri Leclerc ou Nicole Dreyfus, ont été ou sont fortement engagés pour que la vérité soit connue et que les responsables, États ou officines, soient désignés. Ils se sont heurtés dans leur travail à l’opacité de services étrangers ou au secret d’État. Il faut qu’il en soit autrement dans les cas de Sakine Cansiz, Fidan Dogan, Leyla Soleymez et Mathinthiran Nadarajah.

Le ministre de l’Intérieur a déclaré après le triple assassinat des militantes kurdes : « Soyez assurés de la détermination des autorités françaises à faire la lumière sur cet acte ». Pour la première fois dans la longue liste des attentats politiques commis en France contre des militants anticolonialistes les coupables seront-ils jugés et les commanditaires des ces assassinats, les parrains dans le langage de la mafia, seront-ils connus. Cela n’est pas seulement une exigence des militants anticolonialistes, mais de tous les défenseurs des droits de l’homme.

Nils Andersson



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