L’espace mental colonial comme matrice du racisme contemporain par Saïd Bouamama

mardi 19 mars 2013
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JPEG - 24 ko Les émeutes des jeunes des quartiers populaires1 qui se sont déroulées durant l’année 2005 sont à la fois non surprenantes et révélatrices. Elles sont non surprenantes parce qu’elles se déroulent après près de trois décennies de cris de colère, d’analyses issues des premiers concernés alertant sur la situation de ces quartiers, de réunions publiques, de tentatives d’organisations et de structurations, de marches pacifiques, etc.

Plus que toute autre colonie, l’Algérie a marqué durablement la société française. De même que l’Inde était considérée comme le « joyau » de l’Empire britannique, l’Algérie était perçue comme le symbole de la grandeur française. Colonie de peuplement, l’Algérie a donné l’illusion criminelle d’une possibilité de transformer un peuple malgré lui. Il suffisait pour cela d’y mettre la détermination nécessaire, c’est-à-dire d’exercer les violences appropriées. Si toutes les colonisations sont par nature illégitimes, violentes et injustifiables au regard des droits humains, celle de l’Algérie en constitue un idéal-type. Frantz Fanon a depuis longtemps décrit les effets de cette colonisation sur le peuple colonisé, mais il souligne également qu’une telle entreprise ne peut pas ne pas avoir d’effet sur le peuple du pays colonisateur. Si la colonisation suppose la production par la violence totale d’une « mentalité du colonisé » ayant en son centre un « complexe d’infériorité », elle suppose également la production d’une « mentalité du colonisateur » ayant en son centre un « complexe de supériorité ».

La production d’un espace mental colonial

JPEG - 28 ko Coloniser suppose la production de conditions subjectives conduisant le peuple du pays colonisateur à soutenir le projet colonial pour le pire et à s’en désintéresser pour le mieux. Sans ces conditions, la brutalité du colonialisme ne peut que susciter oppositions et révoltes. La faiblesse de l’anticolonialisme français souligne la réussite de cette opération de production d’un espace mental colonial qui, de la Troisième République à aujourd’hui, a été initiée par de multiples canaux : journaux, manuels scolaires, cartes postales, discours publics, zoos humains, etc. Les résistances à cet espace mental ont été quantitativement faibles et cela rehausse le courage de cette minorité de Français s’y sont opposé. À l’exception des actions courageuses du PCF pendant la guerre du Rif, les oppositions à la colonisation de l’Afrique furent rares, minoritaires et sporadiques. Elles furent enfin ambiguës au sens où elles se déployaient fréquemment sur la base d’un appel à une colonisation plus humaine. Ce qui était dénoncé, c’était la forme violente de la colonisation alors que celle-ci est consubstantielle au projet colonial.

Au cœur de l’espace mental colonial figurent des représentations du peuple colonisé, de sa culture et de sa religion desquelles découlent logiquement les types de rapports envisageables avec les membres de ce peuple. L’image de l’Arabe, du musulman, de l’indigène est ainsi produite pendant un siècle et demi pour justifier logiquement les rapports inégalitaires et les traitements d’exception que l’on doit tisser avec lui et exercer sur lui. Le racisme était à l’époque coloniale une production systémique nécessaire au problème colonial et non un simple problème de mentalité individuelle. Sans ce racisme systémiquement produit, la colonisation ne dispose pas d’assises suffisamment solides pour perdurer. C’est l’ancrage de cet espace mental et de ses images du colonisé qui explique que les massacres de la conquête aient pu être déplorés, mais jugés nécessaires, que le statut esclavagiste de l’indigénat ait pu laisser indifférent un mouvement syndical et ouvrier puissant, que la guerre d’Algérie ait pu durer aussi longtemps sans soulèvement massif anticolonial dans la métropole, que les mensonges idéologiques colonialistes aient pu être aussi efficaces.

Ces processus pertinents pour toutes les colonisations sont encore plus prégnants dans le cas algérien, compte tenu du nombre de citoyens français impliqués de près ou de loin, directement ou non à la longue guerre d’Algérie : les colons eux-mêmes qui reviennent en France après l’indépendance, les Harkis et leurs enfants, les immigrés algériens et leurs familles, les appelés du contingent et leurs familles, les militants des différents partis politiques qui se sont affrontés à propos de la guerre d’Algérie au début de la décennie 60, etc. Au final, c’est une part essentielle de la société française d’aujourd’hui qui a été percutée par la guerre d’Algérie dans ses trajectoires familiales et/ou personnelles. Il est illusoire de considérer qu’une telle marque puisse disparaître d’elle-même simplement parce que les troupes françaises avaient quitté le territoire algérien. De la même façon il était tout aussi illusoire de considérer que les effets de la colonisation puissent disparaître d’eux-mêmes parce que la colonisation avait pris fin.

La reproduction de l’espace mental colonial

JPEG - 40 ko L’espace mental colonial n’ayant fait l’objet d’aucune déconstruction après les décolonisations, il s’est logiquement reproduit. L’absence de décolonisation des esprits (dans le discours politique, dans les médias, dans les programmes scolaires, etc.) a eu pour effet le maintien du « complexe de supériorité » qui ne pouvant plus s’exercer en Algérie s’est reporté sur les Algériens de France et plus largement sur l’ensemble des immigrés postcoloniaux. Karl Marx soulignait déjà dans « Le 18 brumaire de Louis Bonaparte » que « La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants ». Nous pouvons le paraphraser en disant que « l’espace mental colonial du passé pèse encore d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants ».

L’extrême droite qui relève la tête à la fin de la décennie soixante trouvera cet espace mental colonial disponible et l’investira pour développer ses thèmes et stratégies. En s’appuyant sur cet espace mental colonial non déconstruit et en réinvestissant ses représentations de l’Arabe et du musulman, elle disposait d’un terrain favorable dans une société française qui était devenue un porteur sain du virus du racisme colonial qu’il suffisait de réactiver. L’espace mental colonial est ainsi une des racines puissantes de la pensée d’extrême droite. Mais l’espace mental colonial ayant irrigué pendant 130 ans l’ensemble des composantes de la société française, la réactivation de l’imaginaire colonial par l’extrême droite ne pouvait pas ne pas susciter des échos dans d’autres forces politiques. Les conditions étaient réunies pour un processus de lepénisation des esprits conduisant à la reprise des thèmes, raisonnements et positions de l’extrême droite.

JPEG - 14 ko Entre-temps les dégâts de l’ultra-libéralisme en termes de paupérisation, précarisation et dérégulations ont déployé leurs effets et suscité le besoin de nouveaux « boucs émissaires » et « débats-écrans » visant à détourner l’attention des véritables questions posées à la société française. De surcroît les politiques ultra-libérales ont conduit à une segmentation du marché du travail sur une base sexiste et raciste affectant les forces de travail à tel ou tel type d’emploi ou secteur selon l’origine et/ou le sexe. Cette inégalité au sein même des travailleurs se traduisant par des discriminations massives et systémiques ne se limite pas aux immigrés, mais s’étend désormais à leurs enfants nés français. Le clivage de couleur de l’espace mental colonial était internalisé à la société française. L’espace mental colonial retrouve une nouvelle jeunesse avec une efficace contemporaine de justification des discriminations racistes. C’est dire l’erreur consistant à considérer cet espace mental colonial comme un simple héritage du passé. Il est bien plus que cela. Il est au service d’intérêts d’aujourd’hui.

L’internalisation du clivage de couleur entre Français nécessite une mutation de l’espace mental colonial. Celui-ci doit en effet construire pour être crédible un clivage durable entre Français, basé sur une « différence » que l’on peut instrumentaliser comme étant irréductible afin de produire des peurs. Au racisme anti-maghrébin historique datant de la colonisation succède une forme mutante : l’islamophobie. Des débats sur la laïcité soi-disant menacée par quelques foulards aux polémiques contemporaines portant sur la viande hallal en passant par le débat sur l’identité nationale, une tendance consensuelle particulièrement large se révèle et dépasse les clivages politiques classiques. Ce consensus révèle la prégnance de l’espace mental colonial réactualisé qui a pour effet concret d’unir ceux qui devraient être divisés (le pauvre et le riche blanc) et de diviser ceux qui devraient être unis (les travailleurs de toutes origines et confessions). Cela n’est rien d’autre que le rêve de tout dominant.

Il est temps de nous souvenir de la leçon d’Aimé Césaire et de décoloniser les esprits : « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutirau sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viêt Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte , il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagementdu continent » (Discours sur le colonialisme).

Notes

1 Nous parlons volontairement de « quartiers populaires » et non de « banlieues » dans la mesure où ce dernier terme (comme celui de ghetto d’ailleurs) massivement utilisé, participe de la construction d’un regard éludant les causes sociales de la situation. Nous ne serions pas (selon les raisonnements en termes de banlieue) devant une production de l’ensemble de notre système social mais devant de simples erreurs de « peuplements », de « politiques urbaines », de « choix architecturaux », de « repli sur soi », etc.

Pour citer ce document

Saïd Bouamama, « L’espace mental colonial comme matrice du racisme contemporain », in, Les Figures de la Domination [En ligne], mis en ligne le : 18/03/2013, URL : http://www.lesfiguresdeladomination....

Quelques mots à propos de : Saïd Bouamama

Sociologue, chargé de recherche à l’IFAR, sbouamama@ifar59.fr



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