Henri Alleg par Nils Andersson

lundi 22 juillet 2013
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JPEG - 31.1 ko Tout hommage à Henri Alleg n’est que dérisoire au regard de cette figure exemplaire ; comme l’a écrit Sartre : « Henri Alleg a payé le prix le plus élevé pour avoir le droit de rester un homme », l’homme qu’il était, cette force tranquille qui l’animait, il la puisait dans ses convictions de communiste, convictions qui les ont si fortement unis lui et Gilberte.

Militant, il l’a été comme membre du Parti communiste algérien, il l’a été comme directeur d’Alger Républicain, il l’a été dans la lutte de libération nationale du peuple algérien. Arrêté, il est transféré au « centre de triage » d’El Biar, aucuns sévices ne le font céder. Son avocat, Léo Matarasso, l’incite à témoigner, sa modestie lui fait dire « pourquoi moi ? » Parce que beaucoup de ceux qui ont été soumis à la torture ne peuvent plus témoigner ou, bilan de la colonisation, d’autres ne sont pas en mesure d’écrire.

Feuillet par feuillet son manuscrit va sortir de l’enceinte carcérale, page par page Gilberte va taper le manuscrit. Toutefois, alors que la qualité littéraire du témoignage est reconnue, que la gravité des faits et l’importance de les dénoncer sont évidentes, que les accusations portées indiquant jusqu’aux noms des tortionnaires ne peuvent être mises en doute, le j’accuse d’Henri Alleg, intitulé « Interrogatoire sous la torture » se voit refusé par plusieurs éditeurs.

La voix d’Henri Alleg va-t-elle rester niée, bâillonnée ? Non, Jérôme Lindon informe Léo Matarasso qu’il accepte « avec empressement » de publier aux Éditions de Minuit son témoignage, sous le titre de La Question. En cette année 1958, si Jérôme Lindon n’avait pas assumé le risque de le publier, le livre d’Henri n’aurait pas trouvé d’éditeur. Cet engagement éditorial se doit d’être souligné.

La parution de La Question fait événement, le livre est à la guerre d’Algérie ce que la photo d’enfants brûlés au napalm de Nick Ut sera, quelques années plus tard, à la guerre du Vietnam. Il y a un avant et un après La Question. Document irrécusable, pour beaucoup, en France et dans le monde, il est le révélateur de cette « sale guerre » coloniale et des moyens utilisés par un état de droit pour maintenir inégalités et discriminations. La Question, c’est la victoire du supplicié sur le tortionnaire, Henri Alleg a inversé le rapport de force.

Douloureuse victoire, car comment dissocier les noms d’Henri Alleg et de Maurice Audin, ce frère de lutte, son camarade, l’un torturé, l’autre assassiné. Dans l’insoutenable intensité que revêt le témoignage d’Henri, il est une phrase qui pour lui a été l’une des plus difficiles à écrire, celle prononcée par Maurice Audin dans les couloirs d’El Biar : « C’est dur Henri ». Elle l’a accompagné toute sa vie ; s’il est une fidélité que nous devons avoir, c’est celle d’être fidèles à leurs chemins.

De grandes affiches reproduisant en noir et blanc la couverture de La Question sont placardées dans Paris, l’opinion se voit confrontée au visage d’Henri Alleg à la douceur de son regard et à l’exemplarité de sa résistance. Le pouvoir apporte comme seule réponse la saisie de La Question « pour participation à une entreprise de démoralisation de l’armée, ayant pour objet de nuire à la défense nationale ». La décision est prise alors de rééditer le livre en Suisse pour montrer aux censeurs et aux assassins que le silence est impossible. Cette réédition s’affirme comme un acte de solidarité envers Henri Alleg, envers les Algériennes et les Algériens torturés, envers les Français qui refusent l’engrenage de l’indignité et s’opposent à la menace factieuse.

Longtemps, dans ce XXe siècle, siècle de la décolonisation, Henri fut pour moi l’image du courage et de l’abnégation. Puis j’ai connu l’homme, sa personnalité, modeste, attentionnée, chaleureuse, sans oublier son humour, j’ai échangé avec le militant, toujours animé de cette force tranquille qui vous rendait Gilberte et toi, inflexibles dans vos convictions.

Cher Henri, si l’on pense à ce que tu as été, au rôle qui fut le tien, à l’exemple que tu représentes pour tous les anticolonialistes, pour tous ceux qui veulent un autre monde, quels mots peuvent avoir un sens ? Je pense simplement à ce qui fut le fil rouge de ta vie : ne jamais se résigner, ne jamais plier, ne jamais céder. Merci Henri.

Nils Andersson



Commentaires

lundi 2 décembre 2013 à 01h36

il faudrait se demander pourquoi le gouvernement n’organise pas un hommage national à un homme qui a dénoncé la torture, et qui, ainsi, n’a pas fait moins pour les droits de l’homme que M. Hessel par exemple.