Lettre Ouverte à François Hollande par Henri Pouillot

lundi 22 juillet 2013
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JPEG - 8.4 ko Monsieur le Président,

Je suis un témoin de la Guerre d’Algérie. De juin 1961 à mars 1962, j’ai été affecté à la Villa Susini, en temps qu’appelé. Ces 9 mois ont été pour moi un terrible traumatisme, puisque j’y ai découvert ce qu’était la pratique systématique de la torture. Cette Villa, à Alger, a, en effet, le triste privilège d’avoir fonctionné durant TOUTE la Guerre, en centre de torture, sans interruption, de nombreux autres centres n’ayant eu cette affectation que de façon éphémère de quelques semaines, mois ou années. J’avais bien lu le témoignage "La Question" écrit par Henri ALLEG, en version clandestine, avant de partir en Algérie. Mais, à cette époque, j’avais pensé qu’il ne s’agissait que d’un cas assez isolé, un "dérapage" d’une unité militaire. La dure réalité à laquelle j’ai été confronté montre bien que cette pratique était, hélas, en fait, devenue une institution. Comme j’ai pu le dire dans les nombreux témoignages que j’ai fait, y compris télévisuels, je continue de vivre depuis cette période avec ce terrible traumatisme : il m’a fallu apprendre à le gérer, comme un handicap qu’on gardera toute sa vie.

La disparition de Henri Alleg, donc bien évidemment, me touche profondément. Depuis des années, nous nous retrouvions tout naturellement ensemble, dans le même combat, pour dénoncer la pratique de la torture, en particulier pendant la Guerre d’Algérie, et demander que la France reconnaisse et condamne sa responsabilité à ce sujet.

Votre réaction avec le communiqué de la Présidence de la République m’a profondément choqué. Certes, vous déclarez : "Il fut un grand journaliste, d’abord à Alger Républicain, dont il assura la direction ; puis à L’Humanité, dont il fut le secrétaire général et auquel il collabora jusqu’en 1980. Henri ALLEG est constamment resté fidèle à ses principes et à ses convictions." Mais quand vous dites : "Son livre, La Question, publié en 1958 aux éditions de Minuit, alerta notre pays sur la réalité de la torture en Algérie. Toute sa vie, Henri ALLEG lutta pour que la vérité soit dite." Alors, comment le Président de la République Française ne reconnait-il pas, aujourd’hui, dans cette logique, la responsabilité de notre pays dans cette odieuse pratique ? Pourquoi ne la condamne-t-il pas ?

Déjà, lors de votre voyage en Algérie, en décembre dernier, en vous rendant place Maurice Audin, vous aviez déjà "omis" cette démarche nécessaire pour que la France puisse retrouver un minimum de respectabilité quand à la défense des droits de l’Homme.

Le 31 octobre 2000, 12 grands témoins de la Guerre d’Algérie, dont évidemment Henri Alleg, lançaient un appel aux plus hautes autorités de l’Etat pour demander à ce que la France reconnaisse et condamne enfin la torture pratiquée à cette époque. Ni Jacques Chirac (Président de la République), ni Lionel Jospin (Premier ministre) n’y ont répondu alors. A ce jour, déjà plus de la moitié de ces témoins sont décédés, faudra-t-il attendre qu’ils disparaissent tous pour que leur appel soit enfin entendu ?

Au sujet de la Disparition de Maurice Audin, vous vous étiez engagé à ce que la vérité puisse enfin être connue. Il semble bien que le silence continue d’être maintenu avec efficacité. En temps que chef des Armées vous avez pourtant la possibilité de faire parler les archives. Il est vrai qu’elles risquent d’avoir été détruites depuis longtemps, mais des officiers (comme Jean-Marie Le PEN, Maurice SCHMITT, Paul AUSSARESSES…) "travaillant", œuvrant dans les services de renseignements à cette époque (et des militaires avec ou sans grade dans ces unités) encore vivants à ce jour, savent et peuvent dire la vérité. Vous pouvez aussi demander à ce que votre gouvernement lance une commission d’enquête à ce sujet. MAIS, ces témoins ont déjà près de 80 ans ou plus, il est donc urgent de lancer une intervention dans ce sens.

Il est vrai que votre politique, dans ce domaine, est inscrite dans une certaine logique puisque vous avez permis que 2 ministres de la République honorent le Général Bigeard, ce tortionnaire abject et ses "crevettes", il y a quelque mois, à Fréjus.

Certes, par rapport à cette Guerre d’Algérie que vous n’avez connue que comme enfant, vous n’avez donc aucune responsabilité personnelle dans l’ensemble des crimes d’Etat et crimes contre l’humanité commis pendant cette période au nom de la France, mais la SFIO, dont est issue le PS d’aujourd’hui, reste coupable d’avoir transformé les pouvoirs spéciaux réclamés par Guy MOLLET pour finir la Guerre d’Algérie en une monstrueuse machine pour les transformer en une scélérate opération de mise en cause des droits élémentaires de l’homme : corvées de bois, camps d’internement (pudiquement appelés camps de regroupements), viols, tortures, villages rasés au napalm (environ 800 Oradour-sur-Glane à la Française), crevettes Bigeard… qui se traduisit par des centaines de milliers de morts algériens.

En cette période du 50ème anniversaire de la Guerre d’Algérie, il aurait été très opportun que la France fasse enfin un pas conséquent dans ce sens, reconnaisse et condamne sa responsabilité d’alors. Combien de temps devrons-nous encore attendre pour retrouver la fierté d’être Français ?

Je considère que Henri ALLEG, que vous dites vouloir honorer, victime comme moi de cette odieuse pratique de la torture aurait mérité, avant de mourir cette reconnaissance. D’ici ses obsèques, vous avez encore la possibilité d’effectuer un geste symbolique à ce sujet, seul réel hommage à lui rendre. Son combat va se poursuivre.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, mes plus respectueuses salutations.

Henri POUILLOT Militant antiraciste, anticolonialiste, Président de "Sortir du Colonialisme"




Commentaires

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vendredi 6 septembre 2013 à 04h56 - par  Rashid Tifrit

À qui de droit.
Tout ce que nous demandons est ce qui est arrivé aux membres de nos famille qui on disparu après leur arrestation par les autorités françaises lors de guerre d’Algérie.
Sur un sujet personnel, mon père Tifrit Amar père de huit enfants, arrêtés à son lieu d’affaires à Bainem, commune de Saint Eugène.