René Vautier 15 janvier 1928 - 4 janvier 2015

lundi 5 janvier 2015
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Sur Afrique 50, de René Vautier

Alain Ruscio

Préface à la plaquette coordonnée par Michel Le Thomas, René Vautier, Afrique 50, le premier film anticolonial français, Livre-Films, Paris, Éd. Les Mutins de Pangée, 2013

Lorsque s’achève la Seconde guerre mondiale, la grande majorité des Français, « décideurs » politiques compris, sont persuadés que, dans le domaine colonial, la vie pourra reprendre comme avant, moyennant l’octroi de quelques droits octroyés aux « indigènes » et des réformes du système pour le rendre supportable. C’est un des paradoxes de cette France d’après la Libération : même les Résistants, qui viennent de lutter quatre années au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, imaginent rarement que ce principe puisse s’appliquer aux peuples « de couleur ».

Et pourtant… la France coloniale est assise sur un volcan.

En Algérie (révolte et répression du Constantinois, mai 1945), au Viêt Nam (proclamation de l’indépendance par Ho Chi Minh, septembre 1945, et début de la guerre de reconquête par le Corps expéditionnaire), à Madagascar (insurrection et répression, mars 1947), ces mêmes « indigènes » ont relevé la tête. Ils ne la baisseront plus.

En Afrique noire, la contestation prend d’autres formes.

Dans le cours même de la Seconde guerre mondiale, l’Afrique noire française est en effervescence, en particulier depuis le basculement de l’AOF dans le camp gaulliste (1943). Dès juillet 1944 est fondé le Syndicat agricole africain, dirigé par Félix Houphouët-Boigny. Le mois suivant, le CFLN entérine.

Une autre source de maturation politique, dès le passage de l’AOF à la France libre, fut l’action menée par des communistes métropolitains comme Gaston Donnat, Jean Dresch ou Jean Suret-Canale, ouvrant une véritable Université populaire, appelée Groupes d’Études communistes, à Brazzaville, Abidjan, Bamako et Dakar. Quantitativement insignifiants, ces groupes furent pourtant un lieu d’échanges, dans une optique marxiste, entre métropolitains et Africains. Certains de ces derniers devinrent par la suite des responsables du RDA, à commencer par Houphouët.

Du 18 au 21 octobre 1946 se réunissent à Bamako (capitale du Soudan français) 800 délégués africains. Ils créent le Rassemblement démocratique africain (RDA). En sont membres des mouvements politiques plus ou moins développés de Côte d’Ivoire, de Haute-Volta, du Soudan français, du Cameroun, du Sénégal, de Guinée, du Niger, et du Congo français. Ses principaux leaders sont Félix Houphouët-Boigny (élu président), Fily Dabo Sissoko, Jean-Félix Tchicaya, Gabriel d’Arboussier… Lamine Gueye et Léopold S. Senghor, qui avaient exprimé un accord de principe, se retirèrent avant le congrès, sur pression du ministre de la France d’outre-mer, le socialiste Moutet.

Les textes d’époque émanant du RDA évoquent un million d’adhérents, dont 800.000 pour la seule Côte d’Ivoire. Chiffres évidemment invérifiables, mais de nombreux témoignages signalent des adhésions collectives et massives. Même la presse conservatrice le constate – tout en dénonçant des pressions sur la population.

Comble de scandale aux yeux des colonialistes, ce RDA trouve dans le Parti communiste français son seul allié, en métropole (par parenthèse, quelle autre force politique aurait pu jouer ce rôle ? Rappelons que jusqu’en 1951, les socialistes sont actifs au sein des gouvernements qui mènent allègrement la répression dans tout l’Empire et, pis encore, la guerre en Indochine). Les parlementaires du RDA sont affiliés au groupe communiste à l’Assemblée nationale. Ses dirigeants entretiennent des relations amicales avec ceux du PCF, des rapprochements idéologiques – dont certains s’avèreront fragiles – s’esquissent.

C’en est trop pour la rue Oudinot, où règnent encore en maîtres les tenants de l’Ancien régime colonial. Le naturel du système – la répression – revient au galop. Les militants du RDA sont pourchassés, victimes parfois de violences, des milliers d’entre eux sont emprisonnés.

C’est dans cette Afrique-là, l’Afrique 50, qu’arrive René Vautier.

René est lui-même communiste, nul ne l’ignore. Mais il n’agit pas en « service commandé ». Il n’a jamais été un homme d’appareil, il n’a jamais trop aimé la discipline de cette époque stalinienne. Mais, comme individu communiste, il fait partie de cette frange qui a l’anticolonialisme à fleur de peau, qui considère que le combat contre le racisme est une priorité absolue.

Si l’on veut saisir, comprendre, apprécier Afrique 50, on doit impérativement le voir en ayant en permanence en tête l’état d’esprit moyen des Français à cette époque. Le crâne bourré par trois quarts de siècles de propagande (l’école, la presse, la littérature, le cinéma, les expositions, les exhibitions, etc.) émanant du Parti colonial, la grande majorité d’entre eux en sont encore à croire dur comme fer que la France a civilisé des contrées entières, que les « indigènes » sont éperdus de reconnaissance, que les mouvements de contestation, difficilement niables, sont le fait de l’action de « meneurs » aigris, ou d’agents de l’étranger, de Moscou en tout premier lieu.

C’est cela qui fait le caractère extraordinairement novateur du film-coup de poing de René Vautier. Messieurs les censeurs ne s’y sont pas trompés. Il fallait faire taire cette voix discordante, cette voix humaniste.

Ils ont échoué.

Ils ont échoué à éviter la décolonisation – même si la Françafrique a pris le relais pour des décennies. Il faut, il faudra encore bien des combats pour s’en défaire.

Ils ont échoué à faire taire René Vautier. Cela, c’était de toute façon impossible.



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