1965, année charnière

jeudi 12 mars 2015
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1965, année charnière…

L’un des thèmes de la semaine anticoloniale a été 1965, année charnière. Pourquoi est-elle une année charnière ? Les années 1980, sont la décennie où Ronald Reagan et Margaret Thatcher symbolisent le tournant conservateur néo-libéral d’un capitalisme débridé, amorcé dans les années 1970. La voie est ouverte à la libération du mouvement des capitaux, au libre-échange des marchandises, à l’austérité salariale et à la flexibilité du travail, à la concurrence « libre et non faussée » (c’est une citation, d’ailleurs l’Union européenne reprend la formule dans ses directives), à la soumission de l’État aux intérêts économiques et financiers privés.

On ignore trop souvent que ce ne fut pas une mutation spontanée, une transition douce du compromis social qui, durant les « Trente glorieuses » permit, tirant profit de l’exploitation coloniale des hommes et des richesses naturelles, du pillage des ressources minières et du saccage écologique, une réduction des inégalités dans les pays développés. Pour réussir à imposer les règles sans brides de l’économie de marché, il fallut au préalable saper les luttes de libération nationale et sociales des peuples, exterminer les forces révolutionnaires, disqualifier les idéologies de progrès et cela par la guerre, des coups d’État, des dictatures, des massacres de populations et l’assassinat politique. Ce travail fut mené durant les années 1960 par les puissances impérialistes en usant de leurs moyens économiques, financiers et militaires, afin d’endiguer et d’écraser les mouvements de libération nationale et révolutionnaire.

Pour comprendre ce que furent ces années de confrontations intenses entre le capitalisme, l’impérialisme et les forces de libération nationale et d’émancipation sociale, il faut rappeler l’état du monde à la fin des années 1950 et au début des années 1960. La victoire sur le nazisme a éveillé dans les peuples colonisés des aspirations à leur indépendance qui sont implacablement réprimées, en Algérie, dans les Aurès, par les bombardements de Haïphong au Vietnam, avec l’écrasement des Mau Mau au Kenya, par une cruelle répression à Madagascar et dans la colonie portugaise de Sao Tomé. La partition de la Palestine crée une situation de conflits, de discrimination et de colonisation qui perdure jusqu’à aujourd’hui dans l’abomination.

Même de simples revendications pour une répartition plus équitable de la spoliation dont les peuples sont l’objet par les multinationales sont inacceptables pour les puissances colonisatrices. Mossadegh qui a nationalisé le pétrole iranien est renversé par un coup d’État militaire. Il en est de même au Nicaragua où le président Arbenz engage un programme de révolution agraire, la CIA organise un coup d’État pour défendre les intérêts de la United Fruit et installe au pouvoir une junte militaire.

Mais l’aspiration à l’indépendance des peuples colonisés est irréfrénable. Ho Chi Minh au Vietnam, Sukarno et Mohammed Hatta en Indonésie proclament l’indépendance de leur pays. En Indonésie, après quatre ans de lutte armée contre les troupes coloniales hollandaises, la « revolusi » indonésienne est victorieuse. Après huit ans de guerre, le colonialisme français est vaincu militairement à Dien Bien Phu. La roue de l’Histoire tourne, les peuples savent qu’en consentant des sacrifices il est possible d’être libéré du colonialisme. « Jetez la révolution dans la rue, le peuple s’en emparera », c’est la conviction qui anime ceux qui déclenchent la lutte de libération nationale algérienne.

Lutte armée, politique et diplomatique vont changer le rapport de force dans le monde. Initiative asiatique, les nouveaux États indépendants organisent à Bandoeng la première conférence afro-asiatique qui condamne le racisme et le colonialisme, créant une dynamique qui va jouer un rôle essentiel jusque dans l’ONU pour la reconnaissance des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes et en finir avec le régime d’apartheid en Afrique du Sud.

Les peuples colonisés s’emparent de l’Histoire. Sur le continent africain, Nasser nationalise le canal de Suez ; contre cette atteinte aux intérêts impérialistes, Israël, avec l’appui de la France et du Royaume-Uni lance une opération militaire pour prendre le contrôle du canal de Suez, mais des pressions internationales exigent le retrait des troupes anglo-françaises. Des soulèvements populaires indépendantistes se propagent dans les colonies françaises au Cameroun, belges au Congo, portugaises en Angola. Sous l’impulsion de Kwame N’Krumah, un des concepteurs du panafricanisme, le Ghana est la première colonie d’Afrique noire à être totalement indépendante.

En Guinée, Sékou Touré refuse le cadre de la Communauté française, voie néo-colonialiste, proposée par de Gaulle pour éviter l’extension de la lutte d’indépendance algérienne dans les colonies d’Afrique subsaharienne, et proclame l’indépendance de la Guinée. Pour imposer ce qui deviendra la Françafrique, les indépendantistes de l’UPC, au Cameroun, et du parti Sawaba, au Niger, refusent également d’entrer dans la Communauté française ; avec la complicité des collaborateurs africains du néocolonialisme français, une impitoyable répression militaire va décimer leurs mouvements.

Mais le continent africain est en mouvement. Au Congo, Lumumba crée le Mouvement national congolais avec comme mot d’ordre « L’indépendance n’est pas un cadeau de la Belgique, mais bien un droit fondamental du peuple congolais ». Amilcar Cabral engage avec le Parti Africain de l’Indépendance de la Guinée et du Cap-Vert la lutte armée en l’inscrivant dans un projet de libération de toute l’Afrique. En Afrique du Sud, Nelson Mandela et Oliver Tambo, après le massacre de Sharpville et pour s’opposer à une ségrégation de plus en plus brutale, organisent la lutte armée contre le régime d’apartheid ; leur mouvement, « fer de lance de la nation », a pour mot d’ordre « œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie ».

Les luttes ne sont pas moins intenses en Asie ; les États-Unis imposent un régime autoritaire au Sud-Vietnam et interviennent militairement contre le Vietnam indépendant. Le Front de libération national du Sud-Vietnam est créé pour répondre à cette agression, c’est le début de la plus importante guerre de libération de l’Histoire. En Indonésie, contre la menace d’un coup d’État, Sukarno proclame le Manipol, programme pour un socialisme à l’indonésienne fondé sur le Nasakom, alliance des forces nationalistes, religieuses et communistes.

En Amérique latine, Castro et ses compagnons débarquent à Cuba et organisent la guérilla contre le régime de Batista. Après deux ans de lutte armée, Guevara entre dans La Havane. Castro, devenu Premier ministre, pour appliquer le programme de nationalisations et la réforme agraire, demande une aide économique des États-Unis. Washington répond par le bombardement de La Havane par les anticastristes et Kennedy couvre l’opération de la Baie des cochons qui se transforme en une déroute pour la CIA. « La patrie ou la mort », Castro refuse de céder, les États-Unis décident alors le blocus de Cuba. En Amérique centrale et du Sud, pronunciamientos et dictatures militaires se succèdent. Mais, au Venezuela et en Colombie, pour combattre les forces réactionnaires, se créent les premiers mouvements de guérillas ; ils vont se développer sur tout le continent en s’inspirant notamment de la théorie du foco pour s’opposer aux dictatures fascistes et à l’emprise de Washington.

L’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine sont la zone des tempêtes, l’Algérie devenue indépendante va remplir un temps le rôle de plaque tournante des mouvements de libération. Pour concrétiser et développer cette force révolutionnaire, est conçue et organisée la Tricontinentale ; sa première conférence, à La Havane, réunit des représentants des mouvements révolutionnaires et de libération nationale des trois continents, il y est affirmé que la coexistence pacifique ne doit empêcher ni la lutte anticolonialiste, ni la lutte des classes.

La question est posée de la fusion des luttes sociales ouvrières dans les pays dits développés et des luttes nationales d’indépendance dans les pays dits sous-développés. Si cette jonction des luttes se réalise, le rapport de forces peut basculer en faveur d’un monde différent. Pour le capitalisme et les États impérialistes et colonialistes, la menace est réelle, il faut, par tous les moyens, combattre les mouvements d’indépendance et révolutionnaires.

En Afrique, la Belgique concède l’indépendance du Congo, mais veut garder l’exploitation des exceptionnelles richesses du pays ; pour maintenir le Congo dans un cadre colonial, sociétés minières et puissances impérialistes organisent le démantèlement du pays. Le Katanga puis le Sud-Kasai font sécession, Lumumba en appelle à l’ONU pour défendre l’intégrité du Congo, mais soutenant les intérêts du colonialisme et des multinationales, l’ONU couvre les sécessions. Lumumba organise alors la résistance, le ministre des Affaires étrangères belges déclare que « les autorités constituées ont le devoir de mettre Lumumba hors d’état de nuire ». La CIA et ses instruments congolais agissent, Lumumba est arrêté, assassiné par des mains noires et des balles blanches. Le Congo entre dans un cycle de guerres civiles qui va faire des centaines de milliers de morts.

Six mois avant l’indépendance de son pays, en Guinée-Bissau, Amilcar Cabral, l’un des plus grands dirigeants révolutionnaires africains, qui conduit la lutte armée est, comme Lumumba assassiné par des mains noires agissant pour l’impérialisme. Mandela, arrêté sur la base d’informations des services israéliens, est condamné à la prison perpétuité

Pour le maintien de l’ordre colonial, les militaires français interviennent au Gabon et au Tchad. En Guinée, Jacques Foccart, l’homme de la Françafrique, tente de renverser Sékou Touré. Jouant sur les divisions communautaires au Nigéria, la France est directement impliquée dans la guerre et la tragédie humanitaire au Biafra, dont l’enjeu est les ressources pétrolières dans l’Est du pays. C’est le temps de Bob Denard et de ses sinistres mercenaires au service des intérêts occidentaux et des multinationales.

Dans ce contexte de contre-révolution, en contrepoint, le colonialisme portugais à bout de souffle, les luttes de libérations en Angola, au Mozambique et en Guinée Bissau, font tomber la dictature de Salazar ; la révolution des œillets au Portugal ouvre la voie à l’indépendance des colonies portugaises.

Mais en Asie, c’est l’escalade au Vietnam ; le Nord et le Sud sont soumis à des bombardements d’une rare intensité, les États-Unis ont recours au napalm et à l’agent orange ; la guerre s’étend au Laos et au Cambodge, mais c’est ignorer la capacité de lutte et de résistance de ces peuples qui va leur permettre de vaincre la première puissance du monde.

Au Moyen-Orient, le conflit israélo-palestinien perdure, le Fatah mène des opérations contre ce crime humanitaire que constitue le pompage des eaux du Jourdain par Israël, le FPLP intensifie la lutte armée en et hors de Palestine. Le Yémen se divise entre Yémen du Sud, panarabiste, et le Yémen du Nord pro féodalités arabes, la Grande-Bretagne intervient, dans ce qui fut son domaine colonial réservé, contre le Yémen du Sud.

En Amérique centrale et du Sud, les propos lénifiants qui prévalent sur la coexistence pacifique sont démentis, la CIA installe et consolide des dictatures et intensifie la chasse aux révolutionnaires, mais la mort de Che Guevara en Bolivie ne signe pas la fin de la théorie castriste du foco et des luttes antifascistes. Que ce soit au Brésil, au Guatemala, en Argentine, en Uruguay, en Colombie, au Paraguay, au Salvador, des mouvements de guérilla, des peuples, parfois les bras nus, mènent des actions contre la dictature. Pour les combattre, la réaction a recours, comme en Algérie, aux méthodes de la guerre contre-révolutionnaire conçues dans l’école de guerre française : torture, terreur, action psychologique.

Même la théologie de la libération préconisée dans l’église est inacceptable pour l’impérialisme : l’un de ses défenseurs, l’archevêque de Salvador, Oscar Romero, est assassiné ; à la veille des Jeux olympiques, au Mexique, le gouvernement tire sur les étudiants ; des révoltes paysannes en Bolivie sont implacablement réprimées. Les États-Unis interviennent directement en République dominicaine et au Guatemala contre des soulèvements populaires et mènent au Paraguay, en Argentine, Uruguay, Brésil, Bolivie et au Nicaragua, l’opération Condor. C’est dans le cadre de cette opération que sera organisé le coup d’État au Chili contre Salvador Allende et que Pinochet sera installé au pouvoir.

Au cœur même de l’impérialisme, aux États-Unis, les noirs se soulèvent pour leurs droits et lient leur lutte à celle des peuples colonisés ou soumis à la dictature. Les assassinats de Malcom X, qui préconise pour défendre les droits humains de lutter « par tous les moyens nécessaires, et de Martin Luther King, préconisant lui la voie pacifique, sont la démonstration que tout mouvement d’émancipation et de libération quel qu’il soit est à anéantir pour sauvegarder les intérêts du capitalisme.

Deux faits vont profondément modifier le rapport des forces révolutionnaires avec l’impérialisme et durement affaiblir le camp des non alignés et de la Tricontinentale dont le fédérateur, Mehdi Ben Barka, est lui aussi assassiné.

Le premier, en Indonésie, dans le cadre de sa politique d’indépendance, Soekarno décide de prendre possession de toutes les sociétés pétrolières étrangères ; en rétorsion, le FMI retire son aide économique. Soekarno ne cède pas et se place fermement dans le camp de l’antiimpérialisme. La CIA organise alors un coup d’État, lors duquel, en quelques jours, 500 000 communistes ou accusés de l’être sont assassinés et 250 000 personnes arrêtées. Dans un pays qui a ouvert la voie aux luttes d’indépendance anti-impérialistes et qui fut au fondement du mouvement de Bandung, un pouvoir militaire est mis en place, toute opposition à l’impérialisme est éradiquée, un ordre de fer règne en Indonésie sous la chape de Suharto.

Le second tient au positionnement du Vietnam et de Cuba, deux expressions fortes du courant révolutionnaire, jouissant d’un grand prestige mobilisateur. Le Vietnam conduira à la victoire sa lutte de libération nationale, démontrant la possibilité de vaincre l’impérialisme, si puissant est-il. Cuba, en lançant le mot d’ordre de Guevara, « un, deux, trois Vietnam ! », se situe clairement dans le camp des luttes révolutionnaires. Mais les guerres impérialistes, la répression, les politiques néocoloniales, les assassinats politiques affaiblissent l’intensité du mouvement révolutionnaire dans le monde. Cette situation difficile amène le Vietnam à renforcer sa neutralité sur la question de la coexistence pacifique et Cuba, dont il faut prendre en compte les réalités géopolitiques et économiques, conséquence du blocus de l’île, à infléchir sa position. C’est là un moment clé.

Trois victoires révolutionnaires et des peuples, celle du Vietnam sur la plus grande puissance militaire dans le monde, de Cuba, résistant pendant plus de cinquante ans aux difficultés imposées par le blocus des États-Unis et de l’Afrique du Sud se libérant de l’apartheid, vont masquer le fait que la contre-révolution impérialiste a réussi à endiguer l’impétuosité du mouvement révolutionnaire et que les conditions étaient dès lors remplies pour imposer au monde, dans les années 1980, le néo-libéralisme et l’économie de marché. Cela n’aurait pas été possible sans la guerre contre-révolutionnaire engagée par l’impérialisme dans les années 1960.

Dans toutes les luttes révolutionnaires et d’émancipation rappelées ici, il y a un absent, l’Europe. Le fascisme y est toujours présent ou de retour, en Espagne, au Portugal, en Grèce ; mais alors qu’avec l’accession à l’indépendance de plusieurs pays africains, il y avait nécessité pour la gauche européenne de rechercher une plateforme stratégique commune avec les mouvements de libération nationale, force est de constater le manque de solidarité, d’internationalisme de la gauche européenne, voire la compromission de ses dirigeants avec les politiques coloniales.

Un facteur joue un rôle important en ce sens : nous sommes dans les « trente glorieuses » et la classe ouvrière européenne est « plus ou moins bénéficiaire du développement économique qui résulte alors de l’exploitation coloniale des autres continents. Comment briser les intérêts capitalistes sans engager un processus de transformation révolutionnaire en Europe même, au cœur du système colonial ? Une voix africaine disait alors : « Une des conséquences les plus caractéristiques de l’exploitation coloniale est l’aliénation qui amène les masses européennes à ne plus voir leurs propres intérêts. » Une autre voix, confortait cette division des exploités en déclarant : « la tension révolutionnaire décroît lorsque l’opprimé, la classe ouvrière européenne, a au-dessous de lui quelqu’un à opprimer... les peuples colonisés. »

La gauche européenne n’a pas compris la véritable importance des révolutions du Tiers monde, elle les a considérées comme un fait particulier, isolé, dans le processus révolutionnaire mondial. Cette incompréhension est cause de l’affaiblissement des forces démocratiques, du maintien de rapports coloniaux ou de l’établissement de liens néocoloniaux, elle a permis d’imposer partout dans le monde les règles du néo-libéralisme économique. Ce sont les leçons tragiques de l’Histoire, mais ce n’est pas la fin de l’Histoire ; son cours ne peut être arrêté, car, pour les peuples, c’est un beau mot : liberté !

Nils Andersson Chronique radio Sortir du colonialisme (6 mars 2014)



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