MANIFESTE CONTRE LA MISOGYNIE ET LE RACISME

vendredi 3 juillet 2015
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Ça s’est passé le 22 mai 2015, mais ça aurait pu être n’importe quel autre jour : un homme de théâtre, de gauche,insulte une metteure en scène avec des propos misogynes et racistes d’une rare violence.

Le monde de la culture continue à être le théâtre de manifestations quotidiennes de mépris misogynes et racistes et ce, malgré une image de progrès et d’ouverture.

Nous publions ce manifeste pour marquer un moment où nous, artistes, chercheurs, intellectuels, citoyens, posons la question : la culture est-elle un espace qui accepte ces pratiques ou au contraire ouvre l’espace du débat citoyen sur les discriminations et la misogynie raciste ? Les signataires vivent en France hexagonale, en Angleterre, en Italie, aux États-Unis, aux Antilles, à Tahiti et à la Réunion.

HALTE À LA MISOGYNIE RACISTE

Chaque jour en France, une misogynie renforcée de racisme s’exprime. Son but est de blesser et de nuire, d’offenser et de porter atteinte au plus intime. Il y a les « Sale noiraude », « T’es une Black moche, même pas baisable », et « T’as quoi sous ton voile ? », mais aussi de manière plus perverse, plus perfide, les « Vous êtes sûres que vous savez faire ça ? », « Vous avez vraiment les compétences ? »

Soyons claires : nous ne parlons pas ici des racistes que les médias aiment épingler, ceux de l’extrême-droite.

Nous parlons ici de femmes et d’hommes qui signent des pétitions humanitaires et dénoncent le racisme, qui ont défilé le 11 janvier, qui clament haut et fort leur amour de l’Afrique et des Africains, qui organisent débats et colloques sur « L’Autre », qui citent Voltaire, Lévinas, ou Ricoeur, mais qui sont convaincus, profondément convaincus, qu’ils savent mieux ce qui est bon pour « nous ». Nous parlons ici plus précisément du monde de la culture, des directeurs de théâtre, des metteurs en scène, des professionnels des musées... tout ce monde qui véhicule l’idée d’une culture française fixe et atemporelle et regarde avec ignorance assumée, indifférence ou mépris, ce que nous proposons, ce que nous créons, ce que nous imaginons.

Soyons claires : nous savons que cette caste saura au moment donné nous jeter quelques miettes, offrir à l’une une direction, à l’autre un poste de responsabilité. Nous ne nous faisons pas d’illusions. Depuis toujours, la domination culturelle d’un groupe ou d’une classe s’exerce aussi par l’adoption par les dominés de la vision du monde des dominants. Ces derniers acceptent alors comme « allant de soi » ce qui les opprime et divise.

Que l’on ne nous dise pas que nous sommes trop « sensibles ». Ce sont elles/eux qui sont sensibles au fait que les privilèges dont elles/ils ont joui — sans jamais avoir à remettre en question les fondements même de ces privilèges (les siècles de colonialisme esclavagiste et post-esclavagiste, la Françafrique...) — sont de nouveau remis en question mais cette fois-ci sur ce qu’ils conçoivent comme « leur » sol, dans « leur » pays.

Le 22 mai dernier, un homme, directeur de théâtre a lancé à une metteure en scène et dramaturge : "T’as vu ta gueule de sauvage, t’es même pas baisable, espèce de black de merde". Cela fait suite à « la guenon », aux menaces de viol, aux insultes sur les réseaux sociaux, aux exclusions non dites (ou dites). « Sauvage », « pas baisable », « black de merde », « guenon » : le refoulé colonial revient avec force. Ce discours a un vocabulaire, il est colonial et une grammaire, la métaphore animale.

Nous prenons le parti de réagir collectivement face à cette attaque faite à une femme noire dont le positionnement contre les formes persistantes d’un racisme sournois dans ces milieux dérange profondément, à l’instar d’autres femmes non-blanches, universitaires, journalistes, artistes, écrivaines.

Si nous parlons en tant que femmes, c’est parce que nous savons que misogynie et négrophobie ont une longue histoire intime. Mais nous refusons l’injonction à nous séparer de nos pères, frères, amants, qui sont chaque jour victimes d’attaques racistes et qui meurent sous les coups alors que leurs assassins restent impunis. Notre féminisme ne se réduit pas à une demande d’égalité, il s’attaque à un ensemble d’oppressions.

Nous observons que la postcolonialité française traverse une crise que nous avons en partie provoquée dans le but d’accomplir une décolonisation de la « République », si nous voulons que cette dernière retrouve son sens premier, la « chose commune ».

Nous allons continuer à distiller des idées progressistes, à travailler aux marges et dans les interstices, envahir le langage courant, imposer nos thèmes et nos concepts dans le débat universitaire et public.

"Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir", a écrit Frantz Fanon.

Dans la relative opacité des temps que nous vivons, nous faisons nôtres ces phrases de la poétesse Audre Lorde : « Chaque femme possède un arsenal de colères bien rempli et potentiellement utile contre ces oppressions, personnelles et institutionnelles, qui ont elles-mêmes déclenché cette colère. Dirigée avec précision, la colère peut devenir une puissante source d’énergie au service du progrès et du changement. Et quand je parle de changement, je ne parle pas d’un simple changement de point de vue, ni d’un soulagement temporaire, ni de la capacité à sourire ou à se sentir bien. Je parle d’un remaniement fondamental et radical de ces implicites qui sous-tendent nos vies ».

Nous allons continuer à signer des pétitions, protester, écrire, assigner en justice, et à agir collectivement. Nous ne nous laisserons pas faire. Nous accueillerons celles et ceux qui sont solidaires de notre démarche.

Françoise Vergès et Gerty Dambury 12 JUIN 2015

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