Contribution de la coordination du Réseau Frantz Fanon international au site de la semaine anticoloniale.

lundi 8 mars 2010
par  Kamel
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Contribution de la coordination du Réseau Frantz Fanon international au site de la semaine anticoloniale. 1 – La Coordination du Réseau Frantz Fanon international apprécie le travail des initiateurs et organisateurs de la Semaine anticoloniale, qui rappelle l’actualité de la question coloniale et, dans le contexte actuel, bat en brèche l’idéologie néo-colonialiste du pouvoir en France, dont l’une des facettes est le prétendu débat sur ‘’l’identité nationale’’. Ce débat, scandaleux et choquant dans la République fondée par la Révolution française, vise à stigmatiser la population issue des anciennes colonies et en particulier la population de tradition musulmane ; elle vise aussi à ressusciter un nationalisme primaire en faisant la promotion d’une vision unilatérale et non-critique de l’histoire française, qui pourtant devrait affronter ses pages sombres et insérer l’histoire des peuples colonisés dans la mémoire de la République. A plus court terme, elle est, en même temps qu’une tentative de manipulation électoraliste, une pièce de la réaction idéologique que le pouvoir mène contre toutes les conquêtes sociales et intellectuelles des grands mouvements progressistes des années 60 et 70. Avec Sarkozy et ses complices, nous sommes en présence d’une régression sans précédent,d’une politique démagogique dont l’un des objectifs principaux est de restaurer les anciennes politiques de domination et d’assujettissement en France et aussi à travers les pays anciennement colonisés. 2- Toutefois, ce débat sur l’identité nationale est avant tout une histoire franco-française et la dimension franco-française nous paraît prendre une place proche de l’exclusivité dans l’organisation et les symboles de la semaine anticoloniale. Qu’il s’agisse du site, qui fait surtout la satire du pathétique tandem Sarkozy-Besson, ou des autres figures politiques épinglées, ou encore des symboles positifs de la semaine comme le film retraçant le destin de ‘’l’armée du crime’’ , il nous semble que la semaine reste trop hexagonale et ne fait pas assez de place aux préoccupations du tiers-monde face à la question coloniale. Ces préoccupations du tiers-monde devraient selon nous être mieux exprimées sous deux angles : a) un angle historique et idéologique, où la semaine anticoloniale, et notamment son site, devraient être l’occasion de rappeler les fondamentaux de l’anticolonialisme : ce qu’a été le colonialisme pour le tiers-monde, ce qu’ont été les grands mouvements anti-colonialistes, ses textes essentiels, ses figures, et ses conquêtes. b) Un angle d’actualité, montrant et dénonçant les formes modernes du colonialisme. 3- Sur le plan a) ‘’angle historique et idéologique’’, à tout le moins le site devrait rappeler et inclure la résolution 15-14 (XV) des Nations-Unies qui constitue en quelque sorte la ’’déclaration universelle’’ des droits des peuples, complétant la déclaration universelle des droits de l’homme adoptée au moment où le tiers-monde n’était représenté aux Nations-Unies que par une poignée de nations ; et cette quasi-absence se reflète malheureusement dans les silences et abstentions du fameux texte de René Cassin, texte qui ne fait qu’allusivement aux situations coloniales (on le comprend dans le contexte de l’époque, et ces allusions ne doivent d’ailleurs pas être négligées, en particulier celles du Préambule touchant à l’idée de révolte – et qui sont utilisée et reprises plus explicitement dans la résolution 15-14) Le texte de la résolution 15-14 (XV) n’est pas seulement important par la radicalité de son propos, et par la portée de son adoption, qui, avec effet immédiat, rendait les guerres coloniales encore en cours, scandaleuses et politiquement obsolètes. Il a aussi une portée théorique considérable car il définit précisément ce qu’est le colonialisme, en fait une catégorie politique bien précise ; sans ces précisions, on tombe dans le confusionnisme volontiers propagé par les colonialistes, justifiant leurs entreprises militaires par l’exemple historique d’autres invasions, d’autres dominations, et, en somme, banalisant – tout en la valorisant - leur œuvre par le grand chaos du cours de l’histoire et des guerres humaines (voir ainsi le récent cours du collège de France de Christian Goudineau qui montre comment l’enseignement scolaire de la IIIème République assimile la conquête romaine de la Gaule, apportant la civilisation et le progrès, et l’œuvre coloniale de la France ). La résolution montre que le colonialisme c’est la conquête violente,barbare,la domination,l’occupation politique mais aussi la mise en exploitation d’un territoire étranger. La population de ce territoire a un statut extraordinaire à tout niveau inférieur par rapport à celui des métropolitains et de celles et ceux venant de la métropole(colons). Autrement dit la discrimination économique et statutaire sont constitutifs du colonialisme. Il s’agit d’un phénomène historique et politique spécifique, qui n’est pas assimilable à d’autres types d’invasion ou de violence, par exemple aux empires asiatiques, turcs ou mongols , aux guerres intra-africaines ou inter-amérindiennes etc. La résolution 15-14, enfin, est prémonitoire en ce qu’elle vise dans plusieurs clauses spécifiques, qui seront précisés par d’autres textes du droit international, à empêcher ces mêmes grandes puissances de retourner contre les Etats et nations issues de la décolonisation, les nouveaux droits qu’elle proclame, et en particulier le droit à l’autodétermination. On savait dès ce moment que le droit à l’autodétermination pouvait être manipulé pour détruire les Etats à peine libérés du joug colonial, et les faire éclater en morceaux claniques, ethniques, religieux, projetés les uns contre les autres, et retombant, dans leur état divisé et éclaté, dans l’orbite de leurs anciens tuteurs. Et déjà, l’on voyait la plupart des pays libérés du colonialisme unis au moment de leur subjugation, reprendre leur indépendance mais divisés en deux ou trois ennemis perpétuellement enlisés dans des conflits dont les grandes puissances se faisaient l’arbitre. Et la plupart des conflits qui tourmentent encore aujourd’hui le globe sont nés de cette stratégie : Irlande, Palestine, Chypre, Inde-Pakistan,Liban… 4- C’est en lisant et en étudiant les fondamentaux du colonialisme que l’on peut identifier et reconnaître l’angle b) : actualité du colonialisme aujourd’hui, autrement dit les nouvelles formes de l’idéologie coloniale, et percevoir quels en sont ses vecteurs actuels et comment le tiers-monde en est aujourd’hui frappé. De notre point de vue, la semaine anticoloniale ne doit pas manquer son objet en négligeant ces aspects fondamentaux pour le tiers-monde. Qu’est ce que le colonialisme aujourd’hui ? à part les cas de survivance du processus de décolonisation recensés par les Nations-Unies dans leur comité spécialisé – dont les cas du Sahara Occidental et de la Nouvelle-Calédonie considérés par l’ONU comme non réglés- il est important de réfléchir à ce qui prolonge à cette heure, mais sous des formes nouvelles, le texte de la résolution 15-14 (XV). Pour notre part, nous identifions plus particulièrement quatre formes particulièrement pernicieuses du colonialisme tel qu’ils se manifeste aujourd’hui : a) l’intervention militaire unilatérale (i.e. sans mandat de l’ONU) sous couvert de ’’droit d’ingérence’’ et de protection des droits de l’homme, Ce qui n’est rien d’autre qu’une nouvelle version des conquêtes coloniales faites au XVI ème siècle au nom du sauvetage des âmes et des conquêtes coloniales faites au XIX ème siècle au nom de la lutte contre l’esclavage. NB : il faut rapprocher des interventions militaires les sanctions unilatérales, blocus et autres mesures de guerre économique qui sont décrétés unilatéralement alors qu’il existe une procédure via les Nations-Unies pour décider des mesures de ce genre. b) le fonctionnement du tribunal pénal international qui concrètement est le tribunal des africains, des arabes et des yougoslaves serbes, à l’exclusion de toute autre champ d’investigation, même lorsqu’il s’agit de violations flagrantes des Conventions de La Haye ou de Genève sur le droit humanitaire et le droit international des conflits (dommages aux civils, traitement des prisonniers de guerre, interdiction des mercenaires, atteintes au patrimoine culturel). Le fonctionnement du tribunal international, ouvertement et dans l’indifférence des médias occidentaux, ferme les yeux sur ces violations flagrantes et notamment sur l’usage des armes de destruction massive contre les civils, ou sur l’usage des mercenaires, tandis qu’il déstabilise des Etats faibles en poursuivant sur des bases, parfois factuellement fondées, et souvent aussi factuellement douteuses, des figures politiques du tiers-monde. Ce faisant il déstabilise ces Etats, et empêche le règlement en interne de conflits locaux, comme on l’a vu récemment en Ouganda, entrave les processus de réconciliation nationale à l’issue des guerres civiles (sous prétexte de lutte contre l’impunité, quand il couvre d’une impunité quotidiennement renouvelée les fossoyeurs de l’Etat d’Iraq et les tortionnaires publics et privés occidentaux qui ont pourtant exposé à la face du monde leurs exactions). Le tribunal pénal international est peut-être l’injustice portant le plus à conséquence, - et en même temps la plus scandaleuse puisque faite au nom de la justice - de notre temps. S’il doit y avoir un prix de dérision donné au colonialisme le plus cynique, c’est à ce tribunal qu’il doit être donné, et non pas à des figures secondaires de polémiques localisées. C’est bien ce tribunal international et son apparat hypocrite qui figure la bonne conscience et de l’idéologie dominante occidentale, revêtant du pourpre de la magistrature le corps de la justice mondialisée du plus fort. c) l’intervention grandissante et incontrôlée de la justice des pays occidentaux dans les affaires survenues en territoire étranger, qui se développe selon une logique comparable d’une infériorisation systémique des justices et tribunaux en pays du tiers monde (’’incapables, corrompus...’’) et permet tous les développements y compris les mandats d’arrêts contre des dirigeants de pays tiers (mandats aussitôt internationalisés via interpol) et peut se prolonger en marchandages politiques asymétriques (entre Etats forts, d’où sont issus ces mandats, et Etats faibles, où se trouvent les citoyens visés par ces mandats). Ici nous ne devons pas nous laisser emporter par des réactions à courte vue qui nous font applaudir tel ou tel mandat lancé contre tel ou tel personnage détestable que nous aimerions bien nous-même voir puni pour ses crimes. Nous ne sommes pas là dans une question de personne mais de pouvoir et de rapport de forces. L’anarchie juridique dans laquelle se développent ces nouvelles pratiques, ne peut que profiter aux plus forts et à ceux qui ont les moyens de traduire en terme de rapports de force les initiatives de leurs magistratures. NB : Ce n’est pas parce que 90% des lettres de cachet des anciennes monarchies étaient adressées à des scélérats que l’on peut soutenir cette procédure despotique. De la même façon, nous devons exiger, si nous sommes des anticolonialistes conséquents, que les Etats égaux entre eux, règlent leurs différends par la voie diplomatique, ou bien, si celle-ci fait défaut, par le canal des Nations-Unies, reconnu comme légitime par l’ensemble des nations. Pour un anticolonialiste, la situation d’oppression ne peut être combattue que par deux moyens : a) le droit à l’insurrection, qui est un droit révolutionnaire reconnu par l’humanité progressiste, et qui a été légitimé sur le plan du droit international par le Préambule de la déclaration universelle des droits de l’homme, ainsi que par la résolution 15-14. b) l’intervention des Nations-Unies, sanctionnée dans ses formes régulières (c’est-à-dire sous le titre du Chapitre VII de la Charte des Nations-Unis, et sous la responsabilité du Conseil de sécurité). Tout autre type d’action militaire&policière – y compris de type embargo - etc. prises unilatéralement par des puissances étrangères à l’égard de pays tiers, doit être considéré comme illégal et analysé comme une projection du colonialisme. d) les révolutions conçues et soutenues depuis l’étranger dans des pays du tiers-monde qui résultent généralement en l’installation d’un pouvoir extra-national masqué : composé de cadres originaires du pays conquis, mais formatés en occident et titulaires de passeports du pays occidental qui les a accueilli, ce qui leur permet de conserver leur famille et leurs finances dans leur pays d’adoption tout en gouvernant leur pays d’origine. (On imagine leur indépendance dans de telles conditions). Ces révolutions ont plusieurs caractéristiques : elles sont menées par des élites urbaines et massivement soutenues par les médias étrangers, de façon à donner une impression de masse, alors que le plus souvent les campagnes et la masse même de la ville sont hostiles au mouvement. Par ailleurs et comme dans les années 60, elles utilisent, sous des formes nouvelles, les vecteurs de destruction des Etats issus de l’indépendance, comme l’ultra-nationalisme (contre la logique de fédération des Etats du Tiers-Monde), la sécession ethnique, la religion... e) l’asservissement des médias internationaux aux médias occidentaux : La question de l’utilisation des médias est d’une importance capitale s’agissant de la question coloniale. Ils sont toujours le premier temps de la pièce en deux actes dénoncée par Fanon (‘’en occident, les avalanches de meurtres sont toujours précédés d’une avalanche de mensonges’’). Dans les médias occidentaux le tiers-monde reste ‘’cette démographie galopante, ces masses hystériques, ces visages d’où toute humanité a fui, ces corps obèses qui ne ressemblent plus à rien, cette cohorte sans tête ni queue, ces enfants qui ont l’air de n’appartenir à personne, cette paresse étalée sous le soleil, ce rythme végétal, tout cela fait partie du vocabulaire colonial’’ (Frantz Fanon,’’ les damnés de la terre’’). C’est sur la base de telles images en boucle que l’occident et l’opinion publique occidentale elle-même, même l’opinion progressiste et à peu près opposée en principe au colonialisme, finit par soutenir ce droit unilatéral d’intervention militaire, politique et judiciaire auto-octroyée, selon un procédé qui au fond n’a rien de différent de ceux utilisés au XIXème siècle pour propager le progrès contre l’obscurantisme, la famine, l’esclavage etc. En tant qu’anti-colonialistes conséquents, nous devons aborder de front cette question des médias, où la fracture Nord-Sud s’est aggravée au lieu de diminuer dans les dix dernières années. Le grand programme conçu par l’UNESCO dans les années 70 pour le rééquilibrage des sources d’information (NOMIC), abandonné avec la chute de Mahtar M’Bow (lequel a été renversé à l’aide d’une campagne de presse occidentale) avait déjà posé le problème. Ceci même si l’émergence de quelques nouveaux canaux internationaux a introduit une nuance dans la domination des médias occidentaux. Il convient d’ajouter qu’en combattant le quasi-monopole des médias occidentaux nous ne combattons pas ces médias eux-mêmes, en tant qu’acteurs d’un souhaitable forum mondial de l’information (encore qu’il faudrait passer sous un crible critique la façon dont aujourd’hui est assurée la propriété et donc l’orientation d’une grande partie de ces médias) ; et par ailleurs notre critique va aussi vers le tiers-monde qui n’a pas conçu de médias autonomes, en dépit de diverses tentatives (le discours critique envers l’occident doit être toujours simultané à un discours critique envers la démission des élites du tiers-monde, démission souvent forcée par la domination néo-colonialiste ou bien par la nature du pouvoir sur place). Ce que nous condamnons est bien un système global où l’information est traitée uniquement par la partie dominante du monde, et livrée sur toute la planète sans angle de vue alternatif.



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