Certaines cités se sont exclues du système électoral

dimanche 21 mars 2010
par  Kamel
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Le système électoral conserve-t-il encore un minimum de légitimité dans les quartiers les plus sensibles ? La question mérite d’être posée après les nouveaux records d’abstention enregistrés lors du premier tour des élections régionales le 14 mars.

D’un strict point de vue numérique, la réponse est négative : avec, dans les communes populaires de banlieue, une participation extrêmement réduite, proche de 30 % et inférieure de plus de 15 points à la moyenne nationale, les dernières élections ont confirmé la gravité de la crise politique et la faible représentativité des élus de la République dans ces territoires.

Les chiffres globaux de participation dans des villes symboles de la politique de la ville, comme Vaulx-en-Velin (27 %), Sarcelles (28,1 %), Roubaix (28,3 %) ou Clichy-sous-Bois (28,5 %), montrent qu’une majorité des habitants ne perçoit plus l’intérêt d’aller voter.

Soit par découragement : "Les gens ne se sentent pas partie prenante de la société. Ils ont le sentiment de ne pas avoir d’existence politique. C’est une tendance longue, qui accompagne le mouvement de ghettoïsation", explique le sociologue Didier Lapeyronnie.

Soit par rejet : "Une partie de la population vit en autarcie par rapport au reste de la société. Ils considèrent que les institutions ne méritent pas qu’on s’y intéresse. Ils ont leur vie à eux, réglée par d’autres codes", souligne Xavier Lemoine, maire UMP de Montfermeil (Seine-Saint-Denis).

Alors que certains partis avaient désigné des candidats issus de ces quartiers, leur présence sur les listes n’a visiblement pas mobilisé. Ali Soumaré, tête de liste du PS dans le Val-d’Oise, implanté à Villiers-le-Bel, a certes obtenu 47,8 % des voix dans sa commune. Mais la participation y a tout juste dépassé le chiffre de 31 %, en baisse de 19 points par rapport aux régionales de 2004.

Même chose à Clichy-sous-Bois, où plusieurs représentants associatifs, proches d’AC le feu, étaient candidats mais n’ont pas réussi à convaincre les jeunes d’aller voter. Dans cette ville, la participation a chuté de 26 points par rapport à 2004.

Or ces résultats globaux ne rendent compte que d’une petite partie de la crise démocratique. D’abord parce que les statistiques à l’échelle des communes mélangent des quartiers plus favorisés, où l’abstention est moins forte, et des zones sensibles, où elle est considérable.

Dans ces dernières, la participation tombe parfois sous la barre des 20 %. A peine 11,8 % dans un quartier des Mureaux ; 13 % aux Bosquets, à Montfermeil ; 18,4 % au Mas du Taureau, à Vaulx-en-Velin. "On ne peut pas traiter, toute l’année, les gens comme s’ils étaient à part de la société et imaginer leur faire croire, uniquement le jour des élections, qu’ils font à nouveau partie de la société", explique Morad Aggoun, président d’une association locale et conseiller municipal de Vaulx-en-Velin.

Ensuite parce que les données électorales ne font pas apparaître les "non-inscrits", ceux qui ne figurent pas sur les listes, par ignorance ou par choix, et qui échappent au recensement des abstentionnistes. Selon une étude conduite en 2007 pour le compte du Centre d’analyse stratégique, les non-inscrits pourraient représenter 25 % des électeurs potentiels dans certains quartiers, contre 10 % dans le reste du territoire. "C’est un phénomène extrêmement courant. Par manque d’information ou parce qu’ils n’y croient plus, une partie des habitants ne s’inscrit pas", constate ainsi Hassan Ben M’Barek, responsable associatif à Gennevilliers (Hauts-de-Seine).

Enfin, parce que les élections régionales ne font que prolonger le mouvement de déclin de la participation. Ces dernières années, en dehors de la présidentielle de 2007, marquée par une mobilisation exceptionnelle, tous les scrutins (législatives, municipales, européennes) ont été caractérisés par un très fort taux d’abstention.

Une situation redoutable pour la démocratie locale. Comme aux moins de 18 ans et aux étrangers non européens - sans droit de vote - s’ajoutent encore les masses d’abstentionnistes et de non-inscrits, les élus les plus reconnus finissent par n’être désignés que par une poignée d’habitants. Exemple parmi d’autres, Claude Dilain, le très respecté maire socialiste de Clichy-sous-Bois, a remporté son siège haut la main au premier tour des municipales, en 2008, avec 66 % des suffrages. Soit à peine 2 792 voix sur 28 000 habitants...

Cette fragile légitimité des politiques explique que les acteurs importants dans les quartiers sont souvent les rappeurs, certains "grands frères" ou des responsables associatifs voire religieux, jugés au moins aussi représentatifs par la population que les élus. "Nous faisons face à une rupture citoyenne. La coupure entre les habitants et le monde politique ne cesse de s’accentuer, sans que personne ne réagisse", se désole Bruno Lestienne, responsable d’un comité de quartier à Roubaix.

Luc Bronner

Le monde : http://www.lemonde.fr/elections-reg...



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