Passé colonial, histoire et « guerre des mémoires »

Par Olivier Le Cour Grandmaison
vendredi 21 septembre 2007
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Depuis longtemps déjà, nous sommes entrés, dit-on, dans une conjoncture nouvelle caractérisée par la « guerre des mémoires » et les luttes « communautaristes » qu’elle favorise, et dont elle serait aussi l’expression. L’objet de cet article est d’analyser ce qui passe aujourd’hui pour des constats de bon sens lors même que prospèrent, le plus souvent, préjugés et stigmatisations destinés à disqualifier les combats mémoriels aujourd’hui engagées et à maintenir l’ordre au sein de l’espace public en refoulant dans ses marges les problèmes soulevés par ceux qui n’acceptent plus l’oubli et l’occultation des crimes coloniaux.

« Lutter contre l’oubli, ici, c’est lutter pour rappeler qu’on oublie dès qu’on croit, dès qu’on conclut et qu’on tient pour acquis. » J-F. Lyotard.

« Au sortir de la guerre, après le traumatisme de 1940, il fallait reconstruire une identité nationale mise à mal tandis qu’on vivait, ici et là, le sentiment d’un déclin de la nation. » Ainsi s’explique, selon G. Bensoussan, le « silence quasi officiel sur la face sombre de notre histoire » – la collaboration et la déportation des Juifs par le régime de Vichy – et l’absence de prise en compte de la « spécificité juive de ces victimes » qui, en dépit de leurs témoignages, ne sont pas alors entendues. Pour des raisons similaires, les ouvrages spécialisés consacrés à cette période, les manuels scolaires destinés aux collèges et aux lycées, et les commémorations officielles enfin, accordent fort peu d’attention au génocide. Dans l’immédiate après-guerre, estime l’auteur, ces différents phénomènes, liés entre eux, ont notamment pour causes « l’enfermement dans les mythologies resistancialistes », qu’elles soient gaullistes ou communistes, cependant que « la crispation sur l’empire colonial » [1] est pensée, elle aussi, comme indispensable à la restauration de l’autorité de la France dans le monde.

L’empire d’abord, « l’Union française » ensuite, permettent ainsi à la métropole de s’affirmer comme une grande puissance avec laquelle il faut compter. Partout où ils existent, les mouvements nationalistes sont donc écrasés par la terreur et le recours à des violences extrêmes ; le maintien de l’ordre colonial est à ce prix. Massacres de Sétif et Guelma, perpétrés à partir du 8 mai 1945, massacres de Haiphong commis par la marine en novembre 1946 et massacres de Madagascar l’année suivante ; tels sont quelques-uns des moyens employés par la jeune Quatrième République pour préserver coûte que coûte ses colonies avec l’approbation ou le silence complice des principales organisations politiques de l’époque [2].

Les causes qui unissent l’occultation de ces différents événements de nature distincte – un génocide et l’implication des autorités de Vichy dans un cas, des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité dans l’autre – sont claires. À chaque fois, il s’agit d’appliquer « une politique de l’oubli », c’est-à-dire un oubli imposé par l’État, son personnel et les forces partisanes de l’époque ; tous ayant des intérêts majeurs à occulter certains faits essentiels des années comprises entre la signature du Pacte germano-soviétique, le 23 août 1939, et la Libération.

De là le développement d’une « histoire édifiante » [3] d’autant plus influente et prospère alors qu’elle est relayée par la majorité des historiens eux-mêmes qui sont, à des degrés divers, les agents de sa production et de sa diffusion au sein de l’institution scolaire et universitaire notamment. En ces temps, et sur ces sujets, les disciples de Clio ne se distinguent pas par leurs audaces critiques et leur indépendance, ce pourquoi elle demeure, par bien des aspects, une science au service de l’État. Cette « histoire édifiante » opère par soustraction de tout ce qui, dans le passé à peine passé de la collaboration et de la participation française à l’anéantissement des Juifs [4], et dans le présent de l’oppression coloniale, est susceptible de porter atteinte à la mythologie nationale que les contemporains jugent indispensable à la reconstruction morale et politique du pays. De même pour la mythologie des partis de droite et de gauche qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, occupent des responsabilités politiques de premier plan. En ce qui concerne le Parti communiste, le mythe résistancialiste est en quelque sorte complété par un autre : le mythe anti-colonialiste [5] essentiel également à l’identité de cette formation qui, dans le cadre spécifique de sa compétition avec la S.F.I.O. puis le Parti socialiste, va longtemps puiser à ces deux sources une part importante de sa légitimité et de son autorité. On sait maintenant quelles furent les difficultés, politiques notamment, qu’il a fallu surmonter, les efforts obstinés de ceux qui refusaient l’occultation de la destruction des Juifs d’Europe et celle des responsabilités françaises pour qu’au silence succèdent enfin des recherches novatrices, un enseignement précis exposant sans fard les faits et le rôle joué par les uns et les autres, et des commémorations. Cette longue histoire, qui a vu des associations et des personnalités diverses s’engager avec courage pour la connaissance et la reconnaissance des crimes commis par Vichy, ne doit pas être oubliée ; elle rappelle que ce qui est parfois perçu ou présenté, à tort, comme allant de soi aujourd’hui ne le fut absolument pas de l’immédiat après-guerre au début des années 80. On sait aussi les arguments – ils nous paraissent dérisoires pour ne pas dire obscènes maintenant qu’a disparu le contexte particulier autorisant hier leur mobilisation – qui furent alors opposés aux femmes et aux hommes ayant soutenu ces combats. De quoi ces femmes et ces hommes furent ils accusés ? D’opposer les Français entre eux et de ruiner l’unité nationale en rouvrant les « plaies du passé » selon la formule destinée à faire taire ceux qui n’acceptaient plus les silences officiels et les mensonges d’État. Ainsi furent longtemps justifiés les dérobades et les atermoiements de dirigeants politiques qui, comme le Général De Gaulle et François Mitterrand, ne voulaient rien savoir de ce passé et du jugement de certains responsables – Maurice Papon par exemple – aujourd’hui condamnés pour complicité de crime contre l’humanité. Cette histoire est connue et s’il est désormais possible d’en retracer les principales étapes, de l’écrire et de l’apprendre en un mot, il semble beaucoup plus difficile d’apprendre de cette histoire. Apprendre ici, c’est se soustraire à la puissance conservatrice de « l’histoire antiquaire » [6] , qui hait la vie et la politique, afin d’être capable de puiser dans les engagements d’hier des enseignements utiles pour s’orienter au mieux dans un contexte où le passé colonial de la France fait l’objet de nombreuses recherches et d’importantes polémiques.

Étrange situation en effet qui voit ce pays – où le « devoir de mémoire », comme on dit, est désormais défendu par tous, excepté par le Front national –, voter, peu après le 60ème anniversaire de la libération d’Auschwitz, la loi du 23 février 2005 qui sanctionne une interprétation officielle et scandaleusement mensongère de la colonisation. Beaucoup de choses ont été écrites sur les origines de cette loi, sur les diverses tentatives qui ont précédé son adoption et sur l’action de certaines associations de rapatriés et de harkis [7], fort peu sur cette sinistre mais significative coïncidence. En une sorte de raccourci chronologique et thématique saisissant, elle dit bien la situation de la France relativement à certains événements du passé et aux comportements de nombreux responsables politiques. D’un côté, la commémoration indispensable et bien sûr légitime, pour nous cela va de soi, mais au regard de l’actualité nationale et internationale, il est nécessaire de l’affirmer sans ambiguïté afin d’éviter faux procès et mauvaises polémiques, et pour condamner aussi les déclarations politiquement irresponsables de quelques-uns. De l’autre donc, le « mépris de l’histoire et des victimes », comme cela été dit et bien dit, le retour spectaculaire de tendances apologétiques de la période coloniale et le mensonge d’État consacré par la loi.

D’un côté, l’enseignement précis de la destruction des Juifs d’Europe et du rôle des autorités françaises, des cérémonies enfin officielles, des musées, des monuments, des plaques commémoratives destinés à rappeler dans les écoles, collèges et lycées parisiens, notamment, les rafles des enfants juifs par la police de Vichy. À quoi s’ajoute, il y a peu, la reconnaissance du génocide arménien depuis le vote de la loi du 29 janvier 2001 adoptée à l’unanimité par l’Assemblée. De l’autre, la glorification de « l’aventure coloniale » comme certains osent encore l’écrire en usant de cette langue délicatement euphémisée qui fraie la voie à un révisionnisme allègre et crânement assumé par une partie de la droite, fière de ce qu’elle présente comme une forme nouvelle de courage politique destiné à battre en brèche le règne prétendu de la « pensée unique ». « Pensée unique » dont la dénonciation rituelle autorise aujourd’hui de nombreux propos et prises de position qui, hier condamnés, passent désormais pour des preuves d’audace intellectuelles. Au nom de la lutte contre le conformisme et « l’autoflagellation nuisible à l’image de la France », comme cela se dit souvent, on assiste au retour du plus convenu et du plus rebattu : l’éloge de la colonisation comme instrument de la civilisation apportée par la France aux peuples d’Afrique et d’ailleurs. Classique rhétorique destinée à tenter d’habiller de neuf de vieilles conceptions qui ont fait la gloire du discours impérial de la Troisième République. Discours qui était alors tenu du haut en bas des institutions, du président du Conseil à l’écrasante majorité des enseignants du supérieur, du secondaire et des écoles. À cette époque réputée glorieuse, et pour laquelle certains éprouvent aujourd’hui une douce nostalgie qui dissimule mal une aspiration à la restauration de l’ordre et de l’autorité, menacés selon eux, nul besoin de légiférer en effet pour imposer l’idée que la colonisation était une œuvre positive ; la plupart des contemporains, qu’ils soient hommes politiques, historiens, géographes ou juristes en étaient convaincus. Les programmes scolaires et universitaires de cette période, les cours dispensés à l’École libre des sciences politiques, et les nombreux ouvrages savants publiés par des auteurs prestigieux à l’occasion des célébrations du centième anniversaire de la prise d’Alger, par exemple, en témoignent. De même le développement des sciences dites « coloniales » consacrées par la mise en place, en 1922, d’une Académie ad hoc destinée à les réunir et à les promouvoir ; toutes servant les desseins impériaux de la République et de ses dirigeants à qui elles apportent des savoirs et des savoir-faire jugés indispensables à la défense et la gestion efficaces des possessions françaises [8].

De ce côté donc, l’occultation, sanctionnée par la loi du 23 février 2005, des crimes commis par la France dans les territoires de l’empire et la négation des souffrances endurées par ceux qui furent pendant si longtemps soumis à un ordre colonial raciste et tyrannique. À quoi s’ajoute une institution, sise à Marseille, souhaitée depuis longtemps par le maire de la ville, Jean-Claude Gaudin, soutenue désormais au niveau national dans le cadre de la loi précitée qui prévoit, en son article 3, la création d’une « fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie ». Eu égard à la personnalité et aux engagements politiques de ceux qui ont pris l’initiative de cette institution et du texte qui l’a officiellement établie, elle ne peut avoir d’autre ambition que de célébrer « l’œuvre » de la France en Afrique du Nord puisque telle est la terminologie apologétique, et dépourvue de toute ambiguïté, employée dans l’article premier de cette loi scélérate [9]. L’esprit et la lettre de ces dispositions sont autant d’indications précises sur le rôle de cette Fondation qui, financée par des fonds publics locaux et nationaux, a pour vocation de poursuivre la réhabilitation de l’empire.

Cette mise en perspective de l’histoire de la commémoration du génocide et de l’absence, jusqu’à une date récente [10], de toute initiative publique d’ampleur relative au passé esclavagiste et colonial la France ne signifie nullement équivalence de ces événements que séparent des différences de nature, nous l’avons déjà dit, mais en quoi ces dernières justifient-elles des traitements commémoriels si opposés ? Et comment, dans ces conditions, les Français d’origines africaines, maghrébines ou des Départements d’Outre-Mer, pourraient-ils ne pas éprouver le sentiment d’être victimes de discriminations d’autant plus insupportables qu’elles s’ajoutent à celles, fort nombreuses, qu’ils subissent déjà sur le plan économique, social et scolaire ?

Là se révèle le caractère pour le moins singulier du devoir de mémoire tant vanté aujourd’hui car il demeure très partiel, puisque des événements significatifs de l’histoire sont soustraits à cet impératif mémoriel en dépit des revendications depuis longtemps exprimées par certains, et très partial, puisque des considérations politiciennes, notamment, affectent la détermination de ce qu’il convient de commémorer. Le devoir de mémoire obéit donc à deux logiques distinctes suivant qu’il s’applique à la destruction des Juifs d’Europe, au génocide arménien ou aux innombrables victimes « indigènes » comme on disait sous la Troisième République. Et ce sont parfois les mêmes qui, épris disent-ils, de vérités historiques et de justice dès lors qu’il s’agit d’Auschwitz, se muent en défenseurs du mensonge et du révisionnisme d’État relativement au passé de la France en Afrique du nord par exemple. Ils font ainsi la démonstration éclatante qu’ils sont plus attachés à leurs intérêts partisans qu’à l’histoire dès lors qu’elle est susceptible de nuire au soutien des diverses clientèles électorales qu’ils courtisent. Nous le savions depuis longtemps, ils le confirment de façon remarquable mais sinistre.

Deux logiques, deux types de discours, deux régimes de justice [11] aussi, et bien sûr des pratiques distinctes s’affirment donc. Les uns et les autres ne déterminent pas seulement les rapports noués avec ces passés différents, ils affectent également ceux qui se mobilisent aujourd’hui pour exiger des pouvoirs publics la reconnaissance officielle des crimes commis au cours de la période coloniale. De quoi les accuse-t-on ? D’être à l’origine d’une prétendue « guerre des mémoires » puisque telle est désormais l’expression commune et convenue, partout employée et répétée, par les politiques, les journalistes et de nombreux universitaires, pour désigner la conjoncture nouvelle supposée être aujourd’hui la nôtre. Étrange usage hyperbolique de la langue qui fait de tout différend un tant soit peu important un conflit réputé nuisible pour tous et, ultimement, attentatoire à la cohésion nationale. Plus fort est le consensus sur un certain nombre de points significatifs de la vie économique, sociale et politique, moins les revendications portées par certaines minorités semblent acceptables, plus les termes employés pour les désigner empruntent au vocabulaire de l’affrontement meurtrier et de la guerre. Ajoutons, pour être plus précis, que c’est sans doute au moment où la commémoration du génocide est devenue consensuelle que toute autre exigence mémorielle a été perçue, par beaucoup, comme un désordre politique et une inconvenance morale témoignant d’une « surenchère victimaire » jugée dangereuse. Si l’on doit se féliciter de l’attention désormais accordée par les pouvoirs publics à la destruction des Juifs d’Europe et des efforts entrepris dans l’enseignement secondaire pour faire connaître cette histoire, force est de constater cependant que ces évolutions positives, qu’il faut tenir pour des acquis essentiels de ces dernières années, ont eu un effet négatif : l’instauration d’un nouvel ordre commémoriel souvent défendu de façon exclusive et sectaire par ceux qui, pour diverses raisons, minorent l’ampleur des crimes coloniaux ou craignent que leur reconnaissance ne favorise la banalisation du génocide. De là le refus de satisfaire aux revendications des femmes et des hommes qui luttent pour que leur histoire d’anciens colonisés, ou celle de leurs parents ou grands-parents, ait enfin droit de cité, droit d’être citée dans les discours officiels de ceux qui représentent la France, comme on dit.

Étrange contamination du langage, disions-nous, au terme de laquelle ceux qui devraient, par formation et profession, se méfier des expressions communes – « guerre des mémoires » ou « surenchère victimaire » – pour mieux les analyser et atteindre les représentations dont elles sont en quelque sorte la cristallisation, les emploient à leur tour, souvent sans précaution ni distance critique. Ainsi voit-on des chercheurs et des universitaires, supposés savoir ce que parler et écrire veulent dire, recourir à ces formules en les lestant par là même de vertus analytiques, scientifiques en un mot, puisqu’elles sont réputées adéquates pour comprendre la situation présente. Plus grave encore, l’emploi savant, perçu comme tel du moins, de ces expressions valide ces dernières, et avec elles les présupposés politiques qu’elles véhiculent. Au terme de ce processus, plus ces locutions sont employées par un public divers venu d’horizons professionnels variés, plus elles se banalisent, plus elles envahissent tous les domaines de la vie sociale, intellectuelle et médiatique, moins elles sont discutées, plus elles passent pour rendre compte de façon correcte des luttes mémorielles en cours. Triomphe des formules, indigence de la pensée.

Étrange et martial vocabulaire enfin utilisé pour nommer, et mal nommer en vérité, les mobilisations de ceux qui se vivent comme des descendants d’esclaves, ou comme les filles et les fils d’anciens colonisés. Déjà utilisée pour discréditer ceux qui exigeaient la reconnaissance des crimes commis par Vichy, cette vieille rhétorique est aujourd’hui employée pour jeter l’opprobre sur les nouvelles mobilisations commémorielles car, sous couvert de qualification, prospère en fait la disqualification de revendications légitimes et, bien sûr aussi, la disqualification de ceux qui les portent. À quoi il faut ajouter, pour compléter ce tableau, l’accusation connexe et également disqualifiante, de mener un combat réputé « communautariste ». La conjonction de ces discours, souvent tenus pour savants et objectifs lors même que prospère le plus subjectif pour ne pas dire le plus idéologique, permet d’agiter le spectre d’une « guerre civile » à venir comme conséquence de « la guerre des mémoires » aujourd’hui engagée. Avancées hier, pour ne pas dire inventées par le Front national, pareille prédiction et semblable rhétorique sont aujourd’hui mobilisées par beaucoup de ceux qui se reconnaissent dans l’hétéroclite coalition des nationaux-républicains. Singulière migration de structures argumentatives et des discours qu’elles autorisent. Tous témoignent de l’extraordinaire confusion politique qui voit des revendications, d’abord et avant tout motivées par le refus des discriminations commémorielles, qualifiées de communautaristes. Accusation étrange, inepte en vérité, qui ne peut être portée qu’en niant ceci d’essentiel : la plupart de ceux qui luttent pour mettre un terme à cette situation le font au nom des principes d’égalité, de vérité et de justice, nullement pour obtenir des privilèges dont leur « communauté » d’appartenance supposée devrait seule bénéficier. Qu’exigent-ils en effet sinon l’application pleine et entière, universelle en un mot, de ces principes pour que cessent enfin le déni, le mensonge et l’injustice dont ils sont toujours victimes ? Les ressorts de leurs engagements sont ceux des droits, mais de droits trop longtemps bafoués ce pourquoi ils s’organisent désormais afin d’obtenir, par l’action collective, cette reconnaissance officielle que les pouvoirs publics leur ont jusqu’à présent refusée alors qu’ils l’accordaient à d’autres, dans les conditions que l’on sait. Quoi de plus démocratique, au sens tocquevillien du terme, que cette aspiration « mâle et légitime pour l’égalité qui pousse les hommes à vouloir être tous forts et estimés » [12] ? Cette aspiration à l’estime, et à l’égale estime, est aspiration à être reconnu comme un semblable par ses semblables et par la société. Ici, cela passe, entre autres, par la reconnaissance du passé colonial et ce désir est d’autant plus vif qu’il se nourrit du constat que seule l’histoire impériale de la France demeure soumise à un pareil traitement. Plus exactement, cette dernière reconnaissance est perçue, par ceux qui l’exigent, comme l’acte public et solennel grâce auquel ils seront enfin considérés comme des égaux ; non comme des femmes et des hommes dont il est fait moins de cas qu’il n’est juste [13].

L’intrication de ces deux modes distincts de reconnaissance – l’un collectif portant sur des événements passés, l’autre individuel fondé sur des injustices présentes notamment liées aux nombreuses discriminations qui frappent les nationaux d’origines maghrébines ou africaines – permet de mieux comprendre l’importance affective, symbolique et politique des revendications mémorielles dans la conjoncture présente. À travers ces revendications, ces Français entendent aussi défendre leur dignité bafouée par la quête, toute démocratique, d’une estime sociale dont ils sont injustement privés. Mettre fin au mépris et au dédain pour leur histoire, pour les outrages endurés et finalement pour eux-mêmes, tel est donc l’un des ressorts importants des mobilisations commémorielles engagées par ces femmes et ces hommes. En dépit des affirmations réitérées de leurs contempteurs, ces mobilisations ne sont pas exclusives ou communautaires ; ceux qui les soutiennent n’exigent nullement de faire l’objet d’un traitement particulier grâce auquel ils jouiraient de prérogatives qui les constitueraient ainsi en une sorte de nouveau corps à l’intérieur de la société. Au contraire, ils ne cessent de revendiquer d’être reconnus comme membres à part entière de et par la société. Plus exactement, c’est en obtenant, entre autres, la reconnaissance de leur passé par la société et ses institutions publiques qu’ils pourront enfin se considérer, et être considérés, comme étant véritablement de cette société. Pour parvenir à cette fin, ces citoyens demandent donc à bénéficier des lois communes dont ils ne font que réclamer l’égale application conformément aux principes de la Déclaration des droits de l’homme. En quoi ces mobilisations sont bien inclusives et démocratiques, portées qu’elles sont par une dynamique qui est celle de l’égalité et du refus des discriminations quelles qu’elles soient. Ce n’est pas l’ordre républicain, prétendument menacé par la progression largement fantasmée du « mal communautaire », qui est ici en cause mais ses insuffisances notoires, lesquelles apparaissent aux individus qui en sont victimes comme un déni désormais insupportable de leurs droits et de leur dignité.

« Communautariste » ne cesse-t-on pourtant d’entendre. Qualification commode parce qu’imprécise ; son imprécision même permettant de subsumer sous un vocable unique et inquiétant des manifestations diverses souvent sans rapport les unes avec les autres. C’est donc sur l’amalgame et la confusion, qu’elle entretient aussi, que prospère cette qualification. Si penser, c’est distinguer, force est de constater que le terme « communautariste », tel qu’il est communément employé, ne permet ni l’un ni l’autre car il se développe sur l’indistinction maintenue entre des phénomènes dont les différences sont inaperçues et par conséquent impensées. Ceux qui ont recours à ce vocabulaire prétendent réfléchir lors même qu’ils ne font qu’ajouter l’obscurité à la complexité des réalités dont ils affirment vouloir rendre compte. Soutenu par la paresse intellectuelle, ce grand mot « abstrait », « qui rend l’expression rapide et l’idée moins nette » [14], est supposé désigner un nouveau mal politique contemporain identifié comme particulièrement grave, et les individus qui en sont la cause. Enfin, la fonction essentielle de ce grand mot, pseudo-concept « dent creuse » [15] dont la prolifération est inversement proportionnelle à sa précision qui est nulle, n’est pas de différencier les réalités désignées pour mieux les appréhender, mais de stigmatiser et de réduire au silence les personnes accusées de menées communautaristes. Ainsi s’instaure une division symbolique et politique entre les défenseurs autoproclamés de l’universel et des valeurs de la République, et des promoteurs anti-universalistes de particularismes présentés comme incompatibles avec les principes des institutions et de la tradition françaises. À la violence symbolique que constitue déjà en soi le déni du passé colonial et criminel de la France s’en ajoute une autre liée à cette accusation de jeter les germes d’une « guerre civile » à venir. Pareil discours vise à maintenir l’ordre présent de l’espace public en excluant de ce dernier, en refoulant dans ses marges du moins, les exigences qui nous intéressent. En quoi nous sommes bien en présence d’enjeux où se révèlent non le désir d’accéder à une connaissance aussi précise et complète que possible de la situation, pas même celui de favoriser un débat véritable où les positions des uns et des autres seraient également discutées, mais un dessein polémique et la volonté de faire en sorte que les défenseurs de revendications commémorielles, réputées folles parce que dangereuses, ne soient pas entendus. Au regard de ses ressorts rhétoriques, de son fonctionnement et de ses effets, l’accusation de communautarisme, bien que moins grave sur le plan personnel, social ou politique que certaines accusations communes d’antisémitisme telles qu’elles sont de plus en plus souvent employées en France ou aux États-Unis [16], présente cependant des analogies structurelles importantes avec ces dernières. Dans les deux cas, nous sommes en présence de termes équivoques ou « abstraits », pour reprendre une terminologie tocquevillienne, aux significations vagues et fluctuantes à partir desquelles sont élaborées des incriminations qui procèdent fondamentalement par amalgame et réduction à l’identique de discours différents – la critique de la politique du gouvernement israélien dans les territoires occupés considérée comme une forme euphémisée mais bien réelle d’antisémitisme par exemple. Dans les deux cas, aussi, les conséquences sont proches, puisque les personnes accusées de la sorte sont brutalement discréditées ; de même leurs propos dont il s’agit de ruiner la légitimité pour mieux les bannir de la sphère publique en évacuant les problèmes que ces personnes entendaient soumettre à la délibération collective. Dans les deux cas enfin, et ceci est une conséquence de cela, il n’y a plus à débattre au motif qu’il n’est pas de discussion possible avec des antisémites ou des communautaristes ; tous devant être combattus avec vigueur puisqu’ils ne sont pas des adversaires légitimes mais des ennemis de l’ordre démocratique et républicain. Hyper-inflation langagière, prédiction catastrophique, qui a ceci de particulier que son excès même passe le plus souvent non pour ce qu’il est, c’est-à-dire pour un délire interprétatif sans fondement, sans autre fondement du moins que les arguments d’autorité et les coups de force discursifs sur lesquels il prospère ; tels sont les principaux éléments qui soutiennent, implicitement ou explicitement, les discours à géométrie variable de la « guerre des mémoires. » Nouveaux discours, croit-on, vieux procédés en fait. « Mémoire scolaire et mémoire nationale sont inséparables, et le retard français en la matière s’explique par le long processus de refoulement et d’occultation des (l’expression, à elle seule, en est révélatrice. » [17] À quelle histoire ces lignes font-elles référence et qui en est l’auteur ? Un farouche militant de la cause des anciens colonisés et de leurs descendants que ses engagements passés et présents discréditeraient sur le plan académique, comme on dit ? Non, G. Bensoussan, à propos du génocide des Juifs et de la collaboration. Aujourd’hui que la situation, relativement à ces deux événements, a évolué de façon positive, difficile de nier que ce constat s’applique aussi au passé colonial de la France.


[1] G. Bensoussan. « L’Enseignement de la Shoah dans l’Éducation nationale française 1945-1990 », Les Temps Modernes, février 1992, n°547, p. 139. Sur ces questions, cf. également. J-M. Chaumont. La Concurrence des victimes. Génocide, identité, reconnaissance, Paris, La Découverte, 2002.

[2] Cf. Y. Benot. Massacres coloniaux.1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, préface de Fr. Maspero, Paris, La Découverte, 2001.

[3] Nous empruntons ces expressions à J-F. Lyotard. Heidegger et « les Juifs », Paris, Galilée, 1988, p. 23.

[4] Cf. H. Rousso. Le Syndrome de Vichy 1994-198-, Paris, Seuil, 1987.

[5] Sur la politique coloniale du Parti communiste, Cf. Moneta. Le PCF et la question coloniale (1920-1965), Paris, Fr. Maspero, 1971 et A. Ruscio. La Question coloniale dans « L’Humanité » (1904-2004), Paris, La Dispute, 2005.

[6] Cf. F. Nietzsche. « De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie » in Considérations inactuelles I et II, trad. de P. Rusch, Paris, Gallimard Folio essais, 1992, pp. 93- 185.

[7] Cf. O. Le Cour Grandmaison. « Sur la réhabilitation du passé colonial de la France. » in La Fracture coloniale, sous la dir. de N. Bancel, P. Blanchard et S. Lemaire, Paris, La Découverte, 2005, pp. 121-128, et sous la dir. de G. Manceron et Cl. Liauzu. La Colonisation, la loi et l’histoire, Paris, Syllepse, 2006.

[8] Lors du Xème anniversaire de l’Académie des sciences coloniales, en présence du Président de la République, Albert Lebrun, du ministre des Colonies, Albert Sarraut, Pierre Mille, membre de cette institution, déclare qu’elle constitue « un cerveau colonial complet » et qu’elle « est là pour voir, pour réfléchir, pour comprendre, pour avertir. » Académie des sciences coloniales, Paris, Société d’Éditions, 1933, p. 20-21.

[9] Le premier alinéa de cet article est ainsi rédigé : « La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. » Art. 1 de la Loi n°2005-158 du 23 février 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés. » (Souligné par nous)

[10] Depuis 2006 seulement, et grâce au vote, le 10 mai 2001, de la loi Taubira reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité, cette date est désormais l’occasion d’une journée commémorative.

[11] Emblématique de cette situation est le cas de M. Papon, condamné pour son rôle dans la déportation des Juifs de Bordeaux, mais qui ne le sera sans doute jamais, en raison des lois d’amnistie régulièrement votées après la guerre d’Algérie, pour ses responsabilités écrasantes, et historiquement établies, dans les massacres d’octobre 1961 lors de manifestations pacifiques organisées par le F.L.N. Massacres au cours desquels près de 300 Algériens furent tués par des policiers qui agissaient sous les ordres de M. Papon alors préfet de police de la capitale. Cf. J-L. Einaudi. La Bataille de Paris : 17 octobre 1961, Paris, Le Seuil, 1991 et sous la dir. de O. Le Cour Grandmaison. 17 octobre 1961. Un crime d’État à Paris, Paris, La Dispute, 2001.

[12] A. de Tocqueville. De la démocratie en Amérique, Paris, Gf-Flammarion, 1981, tome 1, 1ère partie, chap. III, p. 115. (Souligné par nous.)

[13] Définition de la mésestime empruntée à Spinoza. Cf. Éthique, traduction de Ch. Appuhn, Paris, GF-Flammarion, 1993, III, « Définitions des affections », XXII, p. 204.

[14] A. de Tocqueville. De la démocratie en Amérique, op. cit. , tome 2, 1ère partie, chap. XVI, p. 89. « Un mot abstrait, précise Tocqueville, est comme une boîte à double fond : on y met les idées que l’on désire, et on les en retire sans que personne le voie. » Idem.

[15] Expression que nous empruntons à Gilles Deleuze. « À propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général », in Faut-il brûler les nouveaux philosophes ?, Paris, Nouvelles Éditions Oswald, 1978, p. 187.

[16] Cf. J. Butler. « L’Accusation d’antisémitisme : les Juifs, Israël et les risques de la critique publique. » in Vie précaire. Les pouvoirs du deuil et la violence après le 11 septembre 2001, Traduction de J. Rosanvallon et J. Vidal, Paris, Éditions Amsterdam, 2005, pp. 133-160.

[17] G. Bensoussan. « L’Enseignement de la Shoah dans l’Éducation nationale française 1945-1990 », op. cit., p. 160.



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